Fête des lumières – Hanouccah

         Hanoucah. L'idée de cette fête, c'est qu'en libérant le Temple, les Hasmonéens ont trouvé un peu d'huile qui a duré plus que prévu. L'huile qu'ils ont trouvée a permis plus de lumière… Or, en un sens, il y a toujours plus de lumière, à condition de voir, et pas seulement de prévoir. Quand on ne fait que prévoir, on met l'avenir dans le passé; quand on essaie de voir, on lance une lumière sur l'inconnu, on cherche, on voit plus loin.

         Hanouccah. Le mot veut dire inauguration. Il contient aussi la racine de l'éducation (hanokh, hinoukh); et de l'acte inaugural. Ici c'est l'acte où il y a eu plus-de-lumière que prévu. C'est un exemple de l'acte qui crée un peu plus de lumière (une bougie de plus par jour…), et qui prétend révéler un peu plus d'être. Outre le sens évident: faire partie du peuple qui veut marquer cela.

         Ils ont donc trouvé plus-de-lumière. Hanouccah, d'une année sur l'autre, ajoute de la lumière à celle de l'an passé. Et chaque jour, on met une lumière de plus que le jour d'avant, pendant 8 jours. Ainsi, on met en acte ce plus-de-lumière, cet un peu plus, jusqu'à 8 jours: une semaine "plus 1". On boucle ainsi une unité de temps. [note: En fait, il y a encore le "+1" du shamash, mais laissons-le de côté.] On boucle une unité minimale: la semaine+1. Le 8ème jour, dans la tradition, symbolise le temps messianique, la fin de l'exil… En tout cas, on ajoute un peu plus de lumière jusqu'à atteindre l'unité qui déborde sur l'autre temps.

         Donc, Hanouccah c'est la fête du "plus-de-lumière". C'est une transmission de lumière… Du reste, on est rarement dans le noir total, on est souvent dans un manque de lumière. Donne plus de lumière! As-tu assez de lumière?Eclaire-moi plus! Explique-toi! Goethe a eu pour dernier mot, juste avant sa mort: "Mehr licht": plus de lumière…

         Le miracle "officiel", c'est qu'ils ont eu plus de lumière; "ce qu'il y a", s'est fécondé, multiplié. Signe d'une ouverture sur l'être, en l'occurrence divin – qui accroît l'être de ce-qui-est. Mais le vrai miracle c'est de faire passer cela, chaque année durant 8 jours, d'une année sur l'autre, sur vingt-deux siècles… Ce supplément de lumière par unité de temps. On célèbre, on invoque le fait que ça donne plus qu'il n'y avait.

         Plus de lumière. Ailleurs, dans la Bible, c'est plus de pain que ce-qu'il-y-a. Il y avait peu à manger, et en fait il y a plus. Multiplication des pains, reprise par d'autres récits. La multiplication est une transmission dans l'instant. Ici, c'est une passation de lumière. L'enjeu de cette luminosité, c'est d'approcher l'Autre-lumière…

         On est tous porteurs de lumière, puisqu'on est visibles… Voir quelqu'un, c'est percevoir la lumière qu'il renvoie. C'est déjà bien de rencontrer des gens qui renvoient de la lumière. Il y en a qui ne renvoient rien. En physique, ça s'appelle des "corps noirs"; des "corps" qui absorbent tout. Ils sont trop lourds. Dans le cas des humains, ils ont peur de la perdre, leur lumière.

         Voir est un acte. Voir la lumière de l'être divin, la lumière d'être, c'est ce que nomme la Ménorah, le "chandelier", l'objet de l'éclairement, que Hanouccah reprend. Dans le récit fondateur, ils sont entrés dans le Temple, (le Second Temple) et ont voulu l'allumer. Cet objet symbolise l'existence de la lumière "normale" et de l'Autre-lumière; il porte deux lumières, pour rappeler que l'une appelle l'Autre.

         C'est dit dans certains versets bibliques: nér adonaï nishmat adam : la lumière de l'être divin c'est l'âme de l'homme (Psaumes). Inversement, l'âme de l'homme c'est la lumière de l'être-divin. Donc, avoir souci de ce plus-de-lumière, c'est avoir souci de l'âme, qui cherche à gagner la lumière, un peu plus.

         Le psaume qu'on chante lors de l'allumage réfère à l'inauguration de la Maison, donc du Temple. Il dit: "Je te glorifie, Adonaï, car tu m'as tiré" [comme d'un puits]. Comme Joseph, donc; l'homme, dans le trou est tiré vers la lumière. "Et tu n'as pas réjoui mes ennemis de moi" … "Tu m'as sorti des ténèbres du Shéol, tu m'as fait revivre de ma chute". L'être divin est évoqué comme ce qui fait passer de l'obscurité à la lumière. Parfois c'est l'inverse: quand la face de l'être est cachée. Le poème dit: tu as caché ta face, je me suis affolé (histarta pnékha haïti nivhal). L'être divin peut cacher sa face. [note: Certains ont "expliqué" ainsi la Shoah, mais ça n'explique rien, car pourquoi il a caché sa face à ce moment-là? et aussi longtemps. A moins de dire qu'Auschwitz est la face cachée du divin; ce qui n'"explique" rien non plus, cela nomme la Chose autrement.] Le poète demande à Dieu de ne pas cacher sa face trop longtemps. En d'autres termes, il se souhaite d'exister sur un mode qui ne soit pas coupé de l'être; de l'être-vivant-créant, auquel il en appelle. Et qu'est-ce qu'on peut appeler d'autre que ce qu'on n'est pas? à moins de s'appeler soi-même comme autre? Et c'est l'idée forte du psaume: A quoi servirait-il que je reste immobile, que je sois mort, que je descende dans l'abîme? Est-ce que le sable peut te glorifier? Est-ce qu'un cadavre peut chanter la création? C'est à entendre comme un symbole.

         L'être voudrait donc être glorifié, comme le sujet voudrait sortir du trou où il est tombé. Il faut qu'il se passe quelque chose, car l'être risque de ne pas être glorifié si le sujet reste dans le trou. Sortir du trou vers la lumière, en s'adressant au divin, c'est le glorifier. C'est la joie du retournement.

         YHVH, opérateur de retournement, cela signifie seulement que même dans le trou, dans le puits, il y a l'espoir d'un peu plus de lumière; un peu plus d'être, et déjà d'ouverture. Etre dans le trou et croire qu'on va y rester, c'est être désespéré, c'est un acte d'idolâtrie. C'est croire que l'être divin a dit son dernier mot vous concernant; que la création entière s'est mobilisée pour dire: celui-là ne sort pas du trou. C'est prétentieux de le croire. La création ne vous a peut-être même pas remarqué… Donc quand vous dites: "C'est le noir total, il n'y a plus de lumière pour moi", vous dites que les sources de lumière sont taries, épuisées. Vous posez que l'être lumineux est fini. C'est un acte purement narcissique.

 

         Donc, dans ce mot Hanouccah, on inscrit quelque chose qui est propre à la lumière, qui est inaugural. Ce qu'il y a d'originaire dans la lumière, c'est ce qu'elle a d'inaugural; au-delà d'inaugurer le "Temple", lieu supposé de la rencontre avec le Nom. Ce qu'elle a aussi d'inaugural, la Genèse l'a marqué posant comme "première" parole de la création: Soit la lumière (yéhi or). Il y a une secousse de l'être qui exprime: Voyons voir… Et cela donne le premier événement créatif, la lumière… Toute création est une transmission de lumière initiale.

         Cette lumière première, originaire, propre à la Création, c'est aussi celle que nous vivons quand nous faisons une vraie rencontre. Rencontrer quelqu'un c'est voir sur lui l'Autre-lumière qu'il renvoie. Si vous ne voyez chez lui que le reflet de votre lumière, vous êtes content de rencontrer une autre image de vous, c'est une jouissance narcissique – pourquoi pas, il faut de tout dans la palette des jouissances – mais ce n'est pas ce qui vous ouvre d'autres possibles. Si en revanche vous rencontrez sa façon de prélever l'Autre-lumière, qui est différente de la vôtre, la rencontre met ensemble deux façons de prélever la lumière-autre. Ce que toute vraie rencontre actualise, c'est l'originaire de la création, l'origine de la lumière, son transfert, via l'un-peu-plus-de-lumière, signe d'un certain combat pour la vie.

         Ce n'est pas pour rien que dans la rencontre on s'attache au regard, il renvoie la lumière et il en promet une autre. Mais la rencontre ne s'y réduit pas; l'enjeu de la rencontre est au regard de l'être et au regard des mots.

 

         Imaginez la Ménorah qui est à Rome sur les bas-reliefs de Titus; elle est immobile, pétrifiée; symbole de la défaite, du Temple détruit. Et pendant qu'elle était là en train de se fixer, de se sceller, un autre cycle d'éclairement (de Ménorah) était lancé, depuis des siècles déjà, comme si cette Ménorah, des sages l'avaient prise, l'avaient allumée, avec tout juste ces petites lumières, et l'avait projetée dans le noir de l'espace-temps où elle ne cesse de faire des tours, chaque année et de revenir en comptant de 1 à 8, fort subtilement: 1+1, 1+2, 1+3, jusqu'à 1+8. [note: Comme à Kippour; et là, on voit le rôle du shamash…] Ce chandelier a été arraché à sa tombe, à sa pétrification, et lancé comme un défi, un flambeau multiple qu'on se passe, en apportant sa petite part de clarté.

         Enfant, j'aimais regarder cette lumière de Hanouccah, quand tout le reste était éteint. Elle faisait jouer les ombres, elle jouait avec le noir, chaque mèche clignotait, et s'éteignait. J'ai compris pourquoi le chandelier du Temple devait "lancer une lumière de toujours" (nér tamid), qui ne s'éteint jamais. Celle de la transmission de vie. Chacun peut mourir mais la transmission de l'humain ne meurt pas.