Le « mondial », le jeu et la passe

 Aujourd'hui, lors des grandes compétitions de foot, les vues des stades par hélico donnent une image saisissante et font parler de temple et de sacralité. Or le public qui suit ces matchs en live, et les milliards d'individus qui les suivent sur écran jouent eux aussi. Chacun joue en misant sur une équipe, sur des joueurs qu'il observe, ou sur cette passe précise qui a lieu sous ses yeux, dont il attend un effet; et si elle rate, tout son corps tressaille comme s'il voulait la rétablir, la réussir mieux que le joueur, qui est un peu son instrument. Et lorsque l'équipe qu'il a choisie attaque et se trouve près du but de l'autre, il faut que ça passe; l'homme convoque tout son désir de voir, dans sa vie, un obstacle franchi. Et si ça ne passe pas, ou si ça rate le passage, il lève les bras, déçu, découragé, mais il repart de plus belle. Et s'il déplace sa préférence d'une équipe à l'autre – si ce qu'il aime, c'est qu'il se passe quelque chose de fort et d'inventif, là aussi il attend quelque chose, une suite de passes décisives.

C'est dire que l'identification, qui bien sûr travaille à fond dans ces matchs (y compris de tennis, de rugby, etc.), est précédée par une autre identification – à une nation, un drapeau, une équipe, une histoire. Et chacun attend du jeu qu'il déploie cette histoire, qu'il la fasse bien tourner.

Or là est l'ombilic de ces parties: puisque les bonnes équipes sont comparables, l'enjeu de leur lutte c'est de faire que se produise un bon hasard dont l'une ou l'autre puisse profiter. Le spectateur, par équipe interposée, guette lui aussi ce dieu du Hasard, et quand il fait signe (il y a toujours des coups heureux, des actes manqués qui rebondissent), il est tout excité, comme un joueur de Casino: il reçoit ce signe, et le suspense qui tient le public en haleine se décharge dans le cri de victoire ou de dépit.

Il y a donc, certes, des temples du sport mais la prière qui s'élève au-dessus d'eux (ou qui converge vers eux via les milliards d'écrans-télé) s'adresse au dieu du Hasard – sachant qu'en même temps il n'y a pas de hasard. Donc on joue entre hasard et nécessité, grâce à la préparation, la cohésion, l'esprit d'équipe, et la psychologie. (Une balle ratée trop fortement ou un carton jaune introduit une trace négative, une mémoire de l'échec, qui dure ou qui s'efface.)

Devant cet enjeu – gagner entre hasard et nécessité, entre le psychique et la technique -, les différences de classe s'oublient: le smicard suit les mouvements des joueurs millionnaires et oublie qu'ils le sont. Tous sont "égaux" devant ce Jeu de l'amour et du hasard, qui existe de tout temps.

Ce qu'il y a de contemporain, c'est de rassembler des équipes et des foules à l'échelle planétaire. Les foules ne sont pas toutes électrisées. J'ai vu des matchs sur la plage de Tel Aviv avec écran géant: il y a foule, mais chacun, assis sur un fauteuil, apprécie les bons coups, applaudit les bonnes passes, dans l'air tiède et le calme nocturne. J'avais pour ma part avec une curiosité précise: comment vont se comporter les équipes africaines? Certaines avaient une maîtrise totale du ballon, les joueurs semblaient danser en se faisant des passes, mais ça ne passait pas. La Côte d'Ivoire contre le Danemark par exemple; celui-ci a gagné sur une passe transversale de 70m, avec un jeu très calme; trop calme (puisqu'il s'est fait ensuite vider par des Japonais résolus). J'ai senti des équipes du Tiers-Monde agressives, comme pour dire: poussez-vous un peu, qu'on prenne place, vous êtes là depuis trop longtemps. C'était différent de l'agressivité hollandaise face à l'Espagne: là encore c'est le dieu du Jeu qui l'a emporté, lui qui est ouvert au hasard et aux signes inconscients, a gagné face aux Hollandais qui voulaient moins jouer qu'empêcher l'autre de jouer.

Un soir j'ai vu la balle comme une image de la boule terrestre. Ce ballon concentrait sur lui des effets de la grande boule, effets planétaires qui donnent la grosse tête à certains. On parle de ce que gagnent les joueurs; c'est le problème des stars démultiplié: les stars valent cher parce qu'elles concentrent sur elles beaucoup de regards du public; elles portent le narcissisme des foules qui les regardent. Sans ce regard qui les enveloppe, elles n'ont pas de valeur. Car à travers ces regards, ce sont des transferts qui les chargent. Les joueurs aussi; ils portent ces transferts fantasmes et de désirs, de deuils et de réparations. Transferts narcissiques: vous, qu'on valorise, mettez-nous en valeur, faites briller nos regards, que ça nous donne plus de lumière pour voir le monde en moins sombre.

Telle est la demande, implicite et lancinante, du public: Donnez-nous du jeu! Montrez-nous du jouable. Il y a même le fantasme qu'en absorbant du jeu, on en aura un peu plus dans la vie. Et chacun sait ce que c'est que de n'avoir plus de jeu, d'être coincé dans sa place, son symptôme, sa fonction; de n'avoir pas assez d'ouverture pour voir qu'il a du jeu dans l'être infini.

Mais en absorbant du jeu par la vue de ces matchs, le public se shoote avec, il jouit trop pour transformer cette prise de jeu dans sa vie. Il ne pense pas, absorbé qu'il est par les surprises qu'il guette.

Si l'on joue, un peu, avec le ballon planétaire, il monte de tous ces stades et ces écrans un voeu silencieux et massif: que la planète puisse avoir un peu plus de jeu, qu'elle soit un peu plus jouable, moins coincée dans les symptômes des puissants l'agrippent de toutes parts.

Quant à l'équipe de France, elle a révélé l'injouable (ou le mauvais jeu) que le pays entretient avec ses "jeunes", ses banlieues, son immigration. A force de se boucher les yeux, ça éclate sur d'autres scènes sous des formes gênantes. Cela exprime que la France ne se donne pas beaucoup de jeu. Elle se donne un Président rhétoricien, capable de répondre à toutes questions mais pas de créer du jeu là où il en manque cruellement.

Etonnant, que ce soit le jeu compétitif qui nourrisse toutes ces questions; lui qui est assez franc pour soutenir la rivalité. Et que deviendrait sans elle l'espèce humaine?

Encore un mot. Le ressort de ces matchs, ce n'est pas qu'il y a des règles, des lois auxquelles on prend plaisir alors que d'ordinaire la loi serait plutôt une corvée. En fait, les règles sont intégrées, on s'en sert pour le jeu, et c'est au jeu qu'on prend plaisir. Outre que les lois ordinaires de la vie ne sont pas toutes des corvées (sauf pour les narcisses et les dépressifs); on s'en sert dans la vie; elles ne deviennent une dure épreuve qu'aux moments critiques où l'égoïsme veut faire sa loi. C'est autre chose qu'une corvée. La loi devient corvée lorsqu'on y perçoit la jouissance de ceux qui l'ont mise en place; et qui par exemple en prennent à leur aise au nom de la sécurité. La règle du jeu, au contraire, vous maintient dans le jeu, vous y ramène, mais c'est le jeu qui compte. Le plaisir n'est pas de voir le joueur observer la règle; il y a de la gêne quand il la viole, mais ce qu'on attend de lui, c'est autre chose: du jeu.

  

Pourquoi ai-je écrit ce texte ? C'est que par hasard, après la coupe du monde de foot, ce titre de livre m'est revenu à l'esprit: Le jeu et la passe[1], où je parlais du jeu comme besoin, comme désir, comme tension propre à l'humain. Même si les animaux jouent, l'homme, lui, joue avec le jeu, il peut le prendre comme objet d'un nouveau jeu, et ainsi de suite; et les meilleurs jeux sont ouverts sur l'infini, l'inconnu, l'indécidable, alors que les jeux des animaux sont une activité fermée, où leur espèce se définit. J'y parle aussi de la passe; titre d'une pièce de théâtre sur le passage, la transmission. La passe, cruciale dans le foot, n'était pas vraiment le sujet. Encore que dans une comptine, à Marrakech, nous chantions (en arabe): Moïse a shooté la balle au Sinaï et l'a passée à Josué, qui l'a passée aux Anciens, qui l'ont passée aux Prophètes, etc., et nous étions supposés la recevoir, cette balle de la transmission, et pouvoir jouer avec tout en jouant au foot.


[1] . Seuil, 1995.