Le contrôle des marchés

  

Depuis que j’ai écrit ce texte (il y a quinze jours), je vois pointer ça et là des décisions de contrôle des opérations financières. Je mets donc ce texte en ligne.

 

[20 mai 2010] Ces derniers temps, on évoque les marchés financiers, on s'adresse même  à eux comme à un groupe de personnes qui ont tendance à abuser, à ne pas comprendre tous les efforts que l'on fait pour se mettre sur la bonne voie. On leur demande de prendre en compte toutes les preuves que l'on donne d'une conduite plus responsable, etc. Or si des marchés s'incarnent comme un groupe de gens qu'il faut convaincre, car sinon ils vont foncer massivement dans nos réalités concrètes, c'est  qu'il y a un problème plus grave, non seulement souveraineté (qui détient le pouvoir?), mais de simple vérité. En effet, si des opérateurs financiers parient sur un phénomène, par exemple sur la baisse de l'euro, cela signifie qu'ils la souhaitent, qu'ils investissent de tout leur poids pour qu'elle ait lieu. Parier sur un événement en brandissant des chiffres énormes, c'est plus qu'un vœu, c'est un projet  pour l'obtenir. L'ennui c'est que ce poids qu'ils y mettent, ces très gros capitaux qu'ils mobilisent, n'existent pas, ils sont fictifs. De sorte qu'ils interviennent avec des actes fictionnels  pour produire des réalités qui elles sont délabrantes, et dont souffrent les citoyens, les entreprises voire les Etats. Certes, cela peut produire des effets d'assainissement. En outre, intervenir au nom de l'épargne que l'on gère, qui réfère à du travail accumulé, c'est prendre appui sur du réel; mais il y a des limites, semble-t-il, à la masse spéculative que l'on accroche à ce réel. Et c'est l'espace de ces limites qui n'est pas assez "travaillé". A preuve, les exhortations que l'on lance à ce groupe de personnes censé incarner le Marché.

Cela sert-il à quelque chose de les exhorter à un peu plus de dignité? C'est absurde, car les marchés font ce qui est faisable; ce pourquoi ils sont faits. Ils font tout ce qui leur est possible. Donc, ce sont les règles du jeu qu'il faut revoir, celles qui contrôlent ce qui est faisable. Est-ce ce qu'a commencé la chancelière Merckel? En lançant une mesure comme toute modeste mais qui fait l'effet d'une bombe: interdit de vendre à découvert, c'est à dire de vendre des titres que l'on n'a pas pour recueillir au bout de l'opération le bénéfice – qui paie quel travail? le  fait d'être intervenu en spéculant, en déclarant un achat qu'on ne peut pas réaliser.(Quelle prime narcissique: il suffit de dire, et c'est fait! On est d'avance crédité de pouvoir le faire. Ce n'est même pas un crédit, encore moins une dette; c'est "naturel".)     Sans doute, des dizaines d'autres mesures sont-elles à prendre, et la question qui se pose est dramatique: pourquoi ne les a-t-on pas prises plus tôt? En fait, on ne les a même pas envisagées, et il y a une raison à cela. Elle est d'ordre psychanalytique: les politiques, portés par la finance, n'ont pas la force ni le courage de se retourner contre elle. "Portés par la finance" ne réfère pas à un jargon populiste  ou pseudo-marxiste; il s'agit qu'une simple réalité: les politiques empruntent sur les marchés financiers et ont  peur de contrarier les grands prêteurs, peur d'être punis par eux, sanctionnés, interdits de prêts ou tenus de les payer cher. Ajoutons-y une inhibition presque  inconsciente: on ne touche pas aux réseaux symboliques de la société qui semblent incarnés par cet unique  équivalent universel, l'argent. On l'a vu lors des faillites de  grandes banques: on "vole "à leur secours pour qu'elles puissent se remettre de la secousse qu'elles ont produite. Tout se passe comme si la société baignait dans la réalité, avec tout ce qu'elle a d'épaisseur matérielle, et si le monde financier relevait du règne des idées, des purs symboles, des noms abstraits dont on oublie qu'ils nomment des "choses". Même si la chaine nominale peut être longue, il faut bien qu'au bout du compte, d'un certain compte, quelque chose de réel et de consistant se soit produit. C'est le cas même dans l'histoire métaphorique du touriste américain. Je la rappelle à ceux qui l'ignorent :l'homme arrive dans un hôtel parisien, il demande une chambre, il paie cent euros, et pendant qu'il va la visiter, l'hôtelier paie sa dette de cent euros au boucher, lequel rembourse un fournisseur voisin, lui permettant à son tour de payer da dette à la prostituée du coin; celle-ci court à l'hôtel, à qui elle devait cent euros, qu'elle paie; cependant que le touriste descend et dit que la chambre ne lui va pas; l'hôtelier lui rend ses cent euros; tout le monde a payé ses dettes sans qu'un centime soit dépensé. Pourtant, le billet réel de cent euros a produit ou activé un cycle relationnel assez dense. Et cette histoire, faite pour montrer que l'essentiel est que ça circule, et que la dette se transfère, ne peut pas se passer d'un geste réel, un billet de cent euros, et d'un bien réel qui lui répond. Sur ce point réel on peut bâtir une haute tour, mais jusqu'où peut-elle monter?

Bref, il faut un peu de réalité; et cela pourrait imposer une mutation mentale, une sorte de libération psychique, où des responsables  de tous ordres puissent intervenir dans les marchés financiers non seulement pour les réguler comme on dit(sans le faire), mais pour examiner les gestes et les actes de parole  réels ou "virtuels" qui ont cours, et les produits qu'on y fait circuler. Cela devrait se faire au même titre que le contrôle des produits de consommation: si du beurre ou de l'huile avariés sont mis en vente, des escouades de contrôleurs interviennent sur le champ (en principe).Pourquoi a-t-on laissé autant de produits avariés pourrir l'espace économique, en y glissant, outre les abus exceptionnels, les abus ordinaire Je me souviens qu'il y a un peu plus d'un an,  lorsque l'Etat français a pris des mesures de redressement draconiennes, le Cac40 avait monté de 10% dans la journée. Le soir, je confiais à des amis, moi qui ne suis pas économiste: j'espère que le gouvernement a pris des mesures pour interdire demain les ventes massives sur le marché, qui ne manqueront pas de se produire. Evidemment,  le lendemain, la masse des spéculateurs qui voulait "réaliser" s'est précipitée sur les ventes et le Cac40 a chuté de 6%. Exemple dérisoire, mais qui indique à quel point l'espace financier reste enveloppé d'une sorte de sacralité. On n'approche de ce temple, qui après tout abrite seulement un Veau d'Or, que sur la pointe des pieds, avec des mines contrites. En fait, beaucoup de politiques ont raison d'en approcher la tête basse car les Etats  eux aussi  balancent des capitaux énormes, des centaines de milliards qui… n'existent pas; tout comme le font les financiers. Du coup, l'inter-dépendance entre le politique et le financier risque de tourner en rond; et cette ronde donne le vertige à beaucoup de monde. Si l'Etat et la société doivent se mettre au régime, qui ose proférer que les marché eux-mêmes doivent se serrer la ceinture et qu'il faut prendre des mesures précises pour cela? Leurs actes symboliques doivent être limités par un peu plus de réalité, faute de quoi celle-ci sera enveloppée voire suffoquée par des actes virtuels où ne s'emboitent que des paris.

 

 Psychanalyste, écrivain, Daniel Sibony vient de publier Marrakech, le dÉpart, roman, (Odile Jacob) ; et LES SENS DU RIRE, (Odile Jacob) www.danielsibony.comwww.youtube.com/danielsibony