Jour de Shoah

Aujourd'hui (11 avril), les âmes des millions de Juifs tués en Pologne, et qui flottent dans l'air (ne serait-ce que l'air de la pensée) puisque aucun vent de l'histoire n'a eu le souffle assez fort pour les disperser, ces âmes en peine doivent êtres alertées. D'abord, on parle d'elles, on se les remet en mémoire, on les nomme – pas tous les noms, il y en a trop; même en France, on ne nomme chaque année que ceux de certains convois, et leurs proches viennent tendre l'oreille pour entendre le nom de leur parent appelé par une voie juvénile. Pour les autres, ce sera dans un an ou deux ou plus. Bien sûr, ces âmes sont aussi alertées quand on chante pour elles, quand on s'émeut ou quand des gens de diverses tendances les brandissent pour vaincre la tendance adverse. C'est normal, des morts de cette envergure sont pris forcément dans la parole des vivants.

Elles sont aussi alertées quand des jeunes Juifs vont visiter les Camps et reviennent en larmes avec des cauchemars, comme je viens d'en voir quelques uns.

Mais aujourd'hui ces âmes en peine sont alertées par un autre phénomène, incroyable: la Pologne pleure. Son Président et l'entourage de celui-ci ont été tués, et en Russie, par un accident dû au brouillard épais. Brouillard qui a entravé leur atterrissage pour une escale sur leur chemin vers Katyn, où vingt mille officiers polonais ont été tués par les Russes de Staline.

Mais comme les âmes que j'évoque n'ont pas lu la presse et ne connaissent même pas Katyn puisqu'à l'époque, les corps qu'elles habitaient étaient coupés de l'actualité, elles ne voient qu'une chose: les Polonais en masse pleurent et s'agenouillent dans les églises. Certes, nous autres vivants, ou supposés tels, nous savons les sens de ces gestes. Mais mettez-vous à la place de ces âmes errantes, qu'est-ce qu'elles se disent, avec cette manie qu'ont les humains de tout ramener à eux (car ce sont des âmes humaines)? Elles vont se dire que le peule de ce pays où a eu lieu le plus grand massacre de Juifs de tous les temps, ce peuple est en peine, il regrette, il se repent pour la part qui est la sienne dans cette histoire.

Du coup, elles sont attendries, elles pleurent même, elles semblent dire: "Alors on se retrouve? nous voilà enfin du même bord, après tant d'années, presque deux générations? vous pleurant sur la terre et nous dans les cieux? comme devraient le faire deux peuples ennemis quelconques? au lieu de s'entre déchirer avant de se réconcilier, ils pourraient déjà très vite se rejoindre au point fictif – pourtant réel – où tout deux sont démunis, désarmés devant l'irréparable de l'humaine condition."

Et c'est ainsi que les hasards de l'histoire provoquent de gros malentendus, des effets d'équivoque, auxquels on pense mais qu'on n'ose pas expliciter.