La violence des quartiers chauds

    De toutes part des experts accourent avec en main le remède à cette violence: il faut de l'autorité. Mais on oublie de se demander pourquoi "ça manque d'autorité", et pourquoi lorsqu'il y en a, et qu'elle s'affirme comme telle, elle est inopérante – dans les cas critiques où elle serait utile.

    Or bien souvent, pour ces jeunes issus de l'immigration, les parents sont disqualifiés, et ce sont eux, les jeunes, qui voudraient les requalifier, leur donner l'aura qu'ils n'ont pas eue; en affirmant quelque chose comme la loi de l'autre que ces parents n'ont pas su défendre. Ces jeunes veulent redonner de l'aura sinon aux parents, à l'identité dont ils procèdent, qu'ils ressentent un peu cassée ou malmenée. On connaît en psychothérapie ce phénomène où l'enfant qui grandit sacrifie sa propre quête de vie pour "soigner" les parents, réparer leur échec, allant jusqu'à se rebeller contre leur résignation.

    Du coup, quand ces parents les poussent vers la réussite convenue, vers les images de la reconnaissance sociale, ces jeunes sont encore plus coincés et furieux, car avec quoi peuvent-ils acquérir ces titres de reconnaissance? avec quel stimulant peuvent-ils travailler? (Les filles semblent mieux réussir, mais scolairement, car pour le reste, beaucoup héritent du même coinçage, à l'état informulé.)

    Si l'on compare avec les immigrations précédentes, notamment celle des Juifs de Pologne ou du Maghreb, le stimulant y était clair: se faire accepter par la France; avoir la nationalité, être reconnu en prouvant sa valeur. Ici rien de tel: la nationalité est acquise, on peut même la brandir même pour exiger que les titres, les signes de réussite soient obtenus plus vite que ça. Quand à "la France", elle supplie qu'on ne fasse pas de vague et que, faute de la respecter, on en donne au moins des signes extérieurs, le minimum. Elle ne demande rien d'autre.

    Chez ces jeunes, on observe même un clivage entre le respect des parents, souvent marqué, et le fait que ceux-ci n'ont aucune autorité et ne peuvent pas en avoir.

    Que ces jeunes veuillent avoir "tout et tout de suite" n'est pas imputable aux médias qui étalent ces emblèmes du "succès". C'est qu'il n'y a pas le choix: il faut avoir ces titres, ces emblèmes, et on n'a pas l'énergie de les acquérir, on n'a pas la motivation. Donc il faut taper du poing.

    Pour ces jeunes, l'impasse de leurs parents est imputable à la France, qui les a humiliés, exploités. En outre, des idéologues en rajoutent, en proclamant que les immigrés sont venus "nettoyer notre merde". Or cela se retourne contre ces jeunes, car des parents supposés humiliés n'ont aucune autorité; on les respecte mais on veut les venger, plus vite que ça, en "niquant" la France. Tout ce que celle-ci a accordé était un dû; elle n'a rien "donné". C'est un des effets pervers du "droit à".

    Si j'en réfère à ma propre immigration – du Maroc à Paris, à 13 ans en 1955 – c'était assez différent, et j'en témoigne, sur un détail, dans mon roman, Marrakech, le départ par la voix du narrateur:

    Ce qui m'a marqué en arrivant, c'est qu'avec mon père, dont je suis l'interprète et pour qui il faut traduire chaque nuance, dès qu'on entre dans un bureau pour une démarche, l'homme nous lance: "Asseyez-vous, je vous prie". Je n'avais jamais entendu ça. Après, je comprends que c'est formel, qu'on nous offre un siège mais que "le problème" va rester entier. Pourtant, je vois que notre "dossier" avance tout seul, sans qu'on ait à être gentils. "Vous avez droit à…", dit l'homme au bureau. J'écoute à peine la suite tant je suis heureux. On a des droits! Qu'avons-nous fait pour ça? Juste être là? C'est incroyable. J'ai l'idée que ces Français se font avoir, que ce sont de gros naïfs: nous donner tout ça en échange de rien? Juste parce que c'est la loi? J'ai le souvenir de m'être dit: Chut! Il ne faut pas en parler, ils vont s'apercevoir qu'ils sont floués; ou alors, le monde entier va venir ici. Quelle loi étrange; moi, je ne connaissais que celle des interdits. J'étais sidéré de voir l'agent des Allocations familiales passer chaque mois et déposer trois fois le salaire paternel. Les premières fois, on essayait de le retenir pour qu'il mange, qu'il boive, qu'il prenne au moins des gâteaux faits par ma mère. Mais il rougissait: "Ce n'est pas nécessaire, vous savez…" Lui aussi se faisait avoir…

    Ensuite, j'ai mis douze ans pour obtenir la nationalité. J'étais déjà bien intégré.

    Revenons aux jeunes de ces quartiers chauds qui suscitent tant la méfiance. Souvent, ils se font infiltrer par des logiques délinquantes (deal et drogue, notamment), et c'est normal, car ces logiques offrent des voies très directes pour "réussir". L'important est de couvrir "l'échec" des parents, ou de masquer leur clivage entre une modernité qu'ils envient et une tradition qu'ils redoutent de "trahir".

 

    Par ailleurs la méfiance envers ces jeunes se double de celle qu'il y a envers l'islam, car faute d'une lecture plus autorisée que les autres, le public s'informe et peut tiquer sur certaines choses qu'il n'a, justement, aucune possibilité de discuter. (La promotion tapageuse du dialogue va de pair avec son absence.) Or prétendre intégrer l'autre qu'on a peur de connaître dans son histoire, ses origines et ses problèmes, relève de l'imposture; surtout quand sa tradition d'origine fustige la culture qui l'accueille.

    Cette situation, la France y a sa part, car plutôt que de faire vraiment connaissance avec l'autre elle a fui dans une culpabilité soumise. Au point que le problème est aujourd'hui déjà faussé: parler de l'origine de ces jeunes, c'est avoir l'air de les y ramener; ce serait donc les discriminer si l'on questionnait plus avant, eux qui, tout en méprisant la loi, insistent qu'ils sont français. C'est là l'effet pervers de la naturalisation automatique. Des idéologues s'emploient à montrer que tout cela est un problème français, celui d'une frange de la population française qu'on n'a pas assez soutenue, qu'il faut soutenir; bref, un problème socio-économique mal géré, etc. On a ainsi un gros clivage dans le discours: sur tous les grands problèmes, chacun s'accorde sur l'importance de l'origine, mais dès qu'elle fait problème, comme ici, il ne faut pas en parler, pas même la nommer, ce serait discriminatoire.