Bonheurs

Tout le monde croit au bonheur, c'est-à-dire aime l'idée d'être heureux, puisque croire ce n'est qu'une façon simple d'aimer, de faire confiance, de prendre appui sur l'objet de sa croyance. La manie de la projeter dans le futur, aux lendemains proches ou lointains, est une façon de se consoler, d'espérer, de dire que pour l'instant ce n'est pas la joie mais qu'on n'a pas renoncé, qu'on y tient. Même quand on dit que le but de la vie c'est la vie, avec le bonheur en passant, on le veut, ce bonheur.

En écrivant sur le rire, je me suis demandé ce qui, le plus souvent, donne du bonheur. Et ce constat massif s'impose: ce qui rend heureux, c'est la reconnaissance des autres, l'expression de leur amour, leur agrément, leur admiration. Mais il arrive qu'au-delà des autres, ou en marge, cette reconnaissance vienne du fait que ce qu'on a visé, projeté, désiré, se produit. On est heureux du fait que ça marche, que ça répond. Le ça en question pouvant être les autres qu'on a appelés, le plan qu'on a dressé, le coup de dés qu'on a relancé, la recherche que l'on mène. Ici, la reconnaissance, c'est que la réalité répond, donc vous reconnaît. Et elle peut aller loin, la réalité, jusqu'au réel, au hasard, au destin, au divin.

Dans la recherche mathématique qui fut mon premier métier, le bonheur venait du fait que tous les petits signaux lancés dans ce chaos de lettres et de raisonnements – rencontraient l'Autre, trouvaient du répondant, non sans surprise, dans l'être pris à la lettre; il répond alors de façon féconde, ça fait un événement heureux; c'est le bonheur, alors même qu'on est seul mais avec quelque chose qui vous excite, qui vous travaille. Comme toujours lorsqu'on crée. De même, dans le travail de l'analyste que je suis, le bonheur vient quand, à partir de ce qui s'est dit et entendu, surgit l'événement d'une issue; toute cette masse de données se cristallise en un point brillant où ça répond, ça reconnaît ce qui s'est passé et ça vous sort de l'impasse, ou du tournage en rond. Tout cela ressemble à une blague magnifique, dont on est les acteurs réels; parfois, ça fait éclater de rire. Là encore, reconnaissance, par des forces inconnues qui se pointent au bon moment, à la bonne heure.

De même, une mère exulte devant les signes de reconnaissance que son tout petit lui envoie. Des signes où il la reconnaît, au-delà de ce qu'elle fait pour lui.

Quand deux personnes – ou deux entités – se rencontrent, c'est qu'au moins une veut faire son petit bonheur grâce à l'autre, au moyen d'elle, ou avec elle. Là, les signes de reconnaissance donnent du bonheur s'ils sont libres, vraiment libres.

Et même le bonheur simple de rentrer après une absence et de retrouver les siens: on est reconnu comme faisant partie de leur monde, de façon essentielle. Eclats de voix, éclats de rire.

Tous ces bonheurs – où l'on est reconnu par l'Autre, par l'être, par les autres, par la réalité – on pourrait dire qu'ils sont communs, non pas au sens banal, mais au sens de ce qui fait cause commune: c'est ce qui nous fait communiquer, et nous pose comme partie prenant de la Commune planétaire. Petit signe au passage à la Commune de Paris, qui en mars-avril (1871) battait son plein avec bonheur. Pour nous autres, c'est la (cause) Commune du Monde, qu'on appelle quête du bonheur. Il peut être "révolutionnaire", s'il renverse des routines épuisantes, mais il est tout à fait trouvable, au présent et au futur, lorsqu'on s'y met à fond et qu'on engage ce qu'on a en soi de plus précieux. Au fait, même dans la petite révolution de mai 68, on était là à se reconnaître mutuellement comment présents, en proie à la présence; bonheur d'occuper les lieux, où d'ordinaire on est si occupé…

Le problème commence quand on veut installer ce bonheur, lui donner une structure et un cadre définitifs, pour qu'il puisse se reproduire à l'identique (ce qui est contraire à sa nature). Alors se mobilisent des spécialistes de l'événement, de l'événement heureux, qui ont le mode d'emploi pour le produire à volonté, dans l'avenir, forcément. On dirait qu'au vu de tous, ils préparent une blague superbe, un grand éclat de rire: l'irruption du bonheur, de ce qu'il doit être; mais ça ne fait pas rire, et quand ça marche, c'est plutôt une mauvaise blague ou un cauchemar.

La désillusion qui s'ensuit mène certains à se contenter d'un petit bonheur: être reconnu par un petit groupe (parfois un peu plus grand) de gens à qui, en retour, ils donnent de la reconnaissance, etc. Peut-être le font-ils seulement en attendant? Le piège est de reconduire l'attente, de projeter le "vrai" bonheur dans le futur plus lointain. Peut-être qu'on le remet au lendemain par peur de la désillusion? Les religions ont inventé le Paradis: piton solide pour une croyance un peu fragile. Alors "les lendemains qui chantent", c'est juste avant le Paradis, juste avant l'au-delà.

Certes, il y a de quoi s'occuper… en attendant: combattre l'injustice galopante; résister aux abus arrogants, au glissement subreptice vers un Etat gentiment policier; dénoncer le fanatisme, l'ignorance, le pourrissement du paysage. Dans ces travaux préparatoires, beaucoup trouvent du bonheur à se distinguer: à être reconnus par les autres comme très actifs, donnant des "infos essentielles", des repères incontournables…

Mais à voir le bonheur qui saisit telle équipe du fait qu'elle marque des points, qu'elle a donc été reconnue par le jeu en question (incluant rugby et foot), ou lorsqu'elle gagne aux élections les places qu'elle briguait, étant donc reconnue par assez de monde, on devine la joie infinie des équipes "révolutionnaires" lorsqu'elles prennent tout le Pouvoir, elles se sentent reconnues par rien de moins que l'Histoire. Alors, elles s'empressent de l'arrêter le plus longtemps possible. Mais l'histoire repart.