Un tribunal Russel pour juger Israël.

 

C'est pour juger "ses actes terroristes et d'apartheid". Quelques personnalités, juives pour la plupart, l'ont réclamé, arguant des actes disproportionnés de l'armée israélienne dans la guerre de Gaza et des actes d'exclusion envers les Arabes israéliens.

Pour se faire une idée là-dessus, il faut se replacer dans la stratégie globale de lutte contre Israël; elle utilise le terrorisme en vue d'enlaidir l'Etat juif: elle envoyait des kamikazes s'exploser dans la foule, cela a forcé l'Etat hébreu à ériger un mur, qui n'est "pas très joli" mais qui a arrêté la vague d'attentats-suicides. Elle envoyait des roquettes sur le Sud d'Israël à partir de Gaza, donc Israël riposte, et "ce n'est pas beau", puisque ses ennemis se cachent dans les mosquées, les hôpitaux, les lieux publics, etc. Là encore on l'oblige à une action "moche" mais qui a eu le mérite de faire cesser les tirs contre des civils. Il leur doit la sécurité, il ne peut pas se permettre de recevoir ces roquettes aléatoires, même si elles ne font pas de massacre; même si elles rappellent seulement à ses citoyens ordinaires qu'on peut à tout moment leur jeter la pierre (eux dont les parents ou grands-parents ont reçu des pierres dans les pays où ils furent persécutés (des pierres, ou du gaz mortel).

Bien sûr des stratèges d'Europe (mais aussi ceux du terrorisme) voient les choses de plus haut: ils délimitent ces faits en eux-mêmes; ces faits en soi sont condamnables; mais y a-t-il des faits en soi?

 

De même pour les actes dits d'apartheid: les Arabes israéliens, dans leur grande majorité, non seulement ne font pas le service militaire et ne participent pas à la sécurité du pays, tâche énorme que supportent les Juifs, mais pour la plupart, ils sont très ambigus envers lui: en tant que frères du monde arabo-musulman, ils détestent bien souvent l'Etat juif, mais ils protestent d'avance à l'idée qu'un tracé de frontière avec le futur Etat palestinien les mette un jour en Palestine. Ils veulent être Israéliens à part entière, c'est avantageux, tout en haïssant cet Etat en tant que produit par le peuple juif, lui-même produit par une transmission millénaire. Comment seraient-ils donc traités "à part entière"? Mais est-ce vraiment de l'apartheid?

D'aucuns pourraient aborder la question autrement et poser que ces Palestiniens d'Israël sont en attente de leur Etat, tout comme leurs frères de l'autre côté, dans des régions de Cisjordanie et même de Jordanie, sont en attente de cet Etat. Et lorsqu'il sera créé, (avec quelques garanties, faute de quoi des roquettes partant de Tulkarem tomberaient cette fois sur Tel Aviv), ils deviendront des citoyens palestiniens à part entière, mais pourront résider en Israël en tant qu'étrangers privilégiés; comme ils le sont aujourd'hui, de fait. Bien sûr, cela se discute: "quoi? étrangers dans leur pays?" Mais justement, ce n'est peut-être pas leur pays si c'est l'Etat juif. Au fond, c'est cette idée de souveraineté juive que beaucoup ont du mal à intégrer. Dans le monde arabo-musulman, c'est pour des raisons évidentes: le texte fondateur de l'islam a réglé leur compte aux Juifs en islamisant leurs ancêtres et en posant leurs descendants comme des traîtres s'ils ne rejoignent pas l'identité islamique. En Europe aussi, certains ont du mal avec l'idée d'un Etat juif car ils maintiennent mordicus que "juif c'est une religion"; même si parmi les six millions de Juifs gazés par les nazis, il n'est pas sûr que la moitié aient été des religieux. Mais c'est ainsi, ils ne supportent pas l'idée que le peuple juif se définisse par une transmission symbolique qui l'a maintenu comme peuple réel – quoique singulier – à travers sa diversité ethnique et linguistique; diversité traversée et tenue par le fil rouge de certains symboles millénaires, qui bizarrement ont suffi à le maintenir.

 

Quant à un "tribunal Russel", comme celui qu'il y eut pour les actes américains au Vietnam, il apparaît donc comme un complément indispensable à la stratégie terroriste: celle-ci envoie des gens pour attaquer des civils (avec leurs corps ou leurs roquettes), elle obtient des réponses "très moches" mais efficaces, on isole ces réponses, des médias très orientés les exhibent, et un "tribunal" auto-proclamé les juge.

Mais ce tribunal n'est pas seulement un rouage de la stratégie du terrorisme. Outre des personnes telles que Leila Shahid, il comporte, je l'ai dit, beaucoup de Juifs ayant tous en commun un même symptôme assez profond, qu'on trouve aussi chez d'autres Juifs: ils en veulent au peuple juif pour diverses raisons; soit qu'il les agace, lui, son Etat ou telle autre instance juive, soit qu'ils n'en voient pas le sens; ça ne leur a pas été transmis; ils ne le comprennent pas, et ce qu'ils ne comprennent pas ne peut être qu'aberrant. Mais au lieu de quitter tranquillement la mouvance juive, ils ont besoin de la frapper, de lui nuire, comme pour en bénéficier en l'inversant. Car ces personnes aiment exhiber leur judéité pour la faire travailler comme le veut son ennemi, qui veut à tout prix la réduire à la religion. Quant à eux, ils espèrent être doublement récompensés: en tant que Juifs exceptionnels, très au-dessus des Juifs ordinaires; car eux ils ont cette grande liberté; ils rejettent, avec rancoeur ou amertume, cette transmission qui n'a pas su apercevoir à quel point eux ou leurs parents étaient des êtres exceptionnels. C'est cela qu'ils font reconnaître par l'adversaire. Et si l'ennemi les reconnaît, ils sont "sauvés". Cette forme un peu mortifiée du "salut" peut être très séduisante.