A propos de Haïti – La catastrophe nous remet en question

 
    En écrivant sur la technique et ses dysfonctionnements, notamment les accidents[1], j’ai bien sûr envisagé ces énormes accidents du cosmos qu’on appelle catastrophes naturelles. Toute technique a ses brisures et ses accidents, y compris la technique infinie par laquelle la nature se maintient. Les accidents de la technique, qui ont toujours une cause humaine, on essaie de les prévenir. Les catastrophe naturelles, ce sont elles qui préviennent, si peu que ce soit. On ne se met pas d’emblée à 7, 8 sur l’échelle de Richter sans prévenir.

    Or ce qui m’a frappé et même secoué, avec le tremblement de terre d’Haïti, c’est qu’en me rappelant d’autres tremblements de terre, par exemple, celui d’Arménie d’il y a vingt ans, c’est que très peu de choses ont changé de notre rapport à l’événement; par définition, il nous vient du dehors, du support même de notre existence puisque c’est la terre – notre repère premier – qui craque et engloutit des corps ; et la surprise a été totale. Alors que l’idée de prévention, de prévision, a envahi nos discours médiatiques jusqu’à l’obsession. (Tout récemment en France, le principe de précaution pour un risque de grippe a absorbé des centaines de millions d’euros, « pour qu’on ne dise pas, au cas où elle serait arrivée, qu’on n’a pas fait le nécessaire »; juste pour que l’image du souverain soit irréprochable. Faut-il être susceptible du côté de l’image pour en venir là? Il serait temps que la prévention et la prévision deviennent non pas une matraque technique aux mains d’experts avides de pouvoir mais une chance de dialogue la réalité vécue et la pensée qui voit plus loin.

    Le tremblement de terre, lui, a beau être l’événement pur, l’effraction à l’état pur, la brisure des supports et des liens minimaux, il prévient, avant de déclencher ce total bouleversement de notre présence qui nous ramène à l’âge de pierre. La terre, donnée première, semble se remodeler ; et c’est plus tard qu’on pense qu’il faut soi-même envisager d’y remodeler notre présence. Le choc nous interpelle sur notre dialogue avec tout ce qu’on a bâti. Or ce dialogue a aussi un aspect technique : en l’occurrence: il y a des sismographes répandus un peu partout dans la région et aucun n’aurait donné l’alerte? Pourquoi, quand la terre prévient qu’elle s’apprête à une grande secousse, la prévision n’a pas pu se transmettre? à ce point? Quand un lieu paie trop cher une telle catastrophe (ouragan, raz-de-marée, séisme), ce qu’on paie c’est la négligence et l’imprévision. D’aucuns nomment cela « malédiction », c’est leur langage, c’est peut-être leur façon de condenser tout leurs maux dans celui-là pour à la fois le déplorer et l’éloigner. On lit souvent dans un grand malheur le reflet d’une précarité chronique, c’est humain de faire se correspondre des événements. Mais le mal de l’imprévision semble intrinsèque à l’homme: dès qu’il se sent bien il oublie le danger, il oublie que tout peut s’effondrer. Il a besoin de cet oubli pour vivre. Mais il y a tout un jeu dans les limites. En outre, ceux qui lui rappellent le danger sont souvent intempestifs et maladroits ; on prévient de travers, à contre-temps. Le mal de l’imprévision, si normal, est à combattre avec souplesse, intelligence, avec un certain sens du symbolique, et c’est ce qui manque.

    Dans l’accident technique, on trouve toujours une cause humaine de négligence ou de mépris. Dans le rapport à l’accident naturel aussi, la négligence se montre dans la façon de le gérer ; négligence, mépris, état d’absence qui nous fait oublier qu’on baigne dans une altérité, dans la terre, le ciel, les éléments, la nature, le social, les autres – proches ou lointains.

    Bien sûr, il y a solidarité. Les humains sont d’instinct prêts à être avec l’autre, à faire ensemble, pour affronter l’événement total. Mais ce n’est pas sans grincements (voir ceux qu’ont les Français avec les Américains). Chacun donne ce qu’il peut et veut donner ce qu’il a de mieux. Les Israéliens donnent ce qu’ils ont appris de leur longue empoignade avec le terrorisme; et cela les met en pointe. Les Etats Unis se révèlent là encore grand soutien et grand donateur sans qu’on puisse parler d’arrières pensées prédatrices. Le départ d’un groupe de militaires français de la base d’Istres, spécialisé dans le secours, fut émouvant par l’énorme écart entre leur sérieux, leur fermeté, leur préparation, et le chaos inqualifiable dans lequel ils arrivent.

    Le premier réflexe dans une telle détresse, c’est de chercher où sont les siens, où sont ses proches, car on découvre dans l’instant qu’ils sont une part essentielle de soi. C’est le témoignage ponctuel que j’ai eu à partager. C’est l’instant fatidique où une seule vie vaut pour toutes les autres.

    Et c’est dans l’acte de secourir que se pose encore l’exigence de lier le technique et l’humain. Organiser (les secours) c’est faire marcher des organes, mais de quel Corps? dans quel esprit? en lien avec quels autres organes? Les organes n’ont de valeur que branchés sur l’énergie humaine, imprévisible mais tenace, existante. Le plus dur c’est l’énergie inemployée qui ne voit pas où s’accrocher. On voit là-bas des gens qui ont tout perdu et qui sont perdus, qui crient comme des enfants « Ne nous laissez pas! ». C’est à la fois hallucinant et irréel. Il est beau de mettre les gros moyens pour dégager un corps qui crie sous les décombres ; mais ce qui déferle comme une vague énorme et glauque c’est la destruction des liens et des repères psychiques. D’où la nécessité d’un soutien symbolique averti – de présence, de don et de proximité…

    C’est lors de crises aiguës que se remanie et se vérifie la consistance d’une personne et de son entourage ; de même, c’est lors de catastrophes-limites que se remet à l’épreuve la consistance du collectif, sa reconstitution, sa solidarité concrète et de principe avec les autres collectifs proches et lointains.

    Et l’on se trouve avec la lourde présence de ce qui reste : les ruines et les morts dont beaucoup sont invisibles: les corps sont absents. J’ai appris la catastrophe quelques heures après avoir vu l’installation de Boltanski au Grand Palais sur le rappel des morts. Quand les corps manquent et qu’il faut gérer la douleur de la pensée. C’est une méditation sur les restes. Toute grande crise ou catastrophe nous confronte, devant le poids écrasant du manque, à l’idée de reste: débris, cadavres, résidus, souvenirs, morts absents… Avec cet énorme impératif: les restes vivants, le « Reste vivant! » Oui, reste en vie et fais-en quelque chose.

[1] . Voir Entre dire et faire. Penser la technique, Grasset, 1989.