Contradictions du jour

 

 

 

Pourquoi de grands esprits ne perçoivent-ils pas la contradiction criante dans ce qu'ils énoncent? A croire que leur parti pris, rarement explicite pour eux, leur occulte parfois ce qui pourtant est sous leurs yeux.

Exemple, Hegel opposant le judaïsme à la Grèce (dans ses cours à Francfort 1797-1800). Pour lui, le judaïsme c'était la pure négativité du monde, la persistance du fini face à l'infini, l'opposition insurmontable entre le divin et sa créature. La Grèce, au contraire, a réussi à réunir l'homme au divin et à s'ouvrir ainsi d'emblée sur l'infini, etc.

L'ennui c'est que, du temps où Hegel s'exprimait, le judaïsme persistait depuis des millénaires pour l'existence, et la Grèce avait disparu, ne laissant que des textes fossiles, en tout cas pas d'hommes pour les incarner (hormis les philosophes qui vivent du commentaire de ces textes, mais dont on ne peut pas dire qu'ils lient en acte le divin et l'humain). Et si Hegel en a conclu qu'il fallait écarter du parcours dialectique le judaïsme, comme non digne d'y figurer, celui-ci n'en a pas moins poursuivi son parcours, faisant travailler de façon complexe, féconde et combien dialectique le rapport entre le fini et l'infini, la faille ontologique entre l'humain et le divin; laquelle, tout en étant irréductible, fait toujours lien, de façon étonnante et durable, puisqu'elle porte une "Alliance" de trente siècles.

 

Autre penseur et autre contradiction, non moins massive.

C'est Claude Lévy-Strauss parlant de l'islam dans Tristes tropiques. D'une part il dit: "Si, pourtant, une France de quarante-cinq millions d’habitants s’ouvrait largement sur la base de l’égalité des droits, pour admettre vingt-cinq millions de citoyens musulmans, même en grande proportion illettrés, elle n’entreprendrait pas une démarche plus audacieuse que celle à quoi l’Amérique dut de ne pas rester une petite province du monde anglo-saxon. (…) [Ils] le firent et gagnèrent un pari dont l’enjeu est aussi grave que celui que nous refusons de risquer. Le pourrons-nous jamais? En s’ajoutant, deux forces régressives voient-elles leur direction s’inverser? "

Comme le dit un ami, autant mettre deux balles dans le barillet pour avoir plus de chance de gagner à la roulette russe.

 

Le même Lévy-Strauss écrit: « Tout l'Islam semble être, en effet, une méthode pour développer dans l'esprit des croyants des conflits insurmontables, quitte à les sauver par la suite en leur proposant des solutions d'une très grande (mais trop grande) simplicité. D'une main on les précipite, de l'autre on les retire au bord de l'abîme. Vous inquiétez-vous de la vertu de vos épouses ou de vos filles pendant que vous êtes en campagne ? Rien de plus simple voilez-les et cloîtrez-les.  [Cette] grande religion se fonde moins sur l'évidence d'une révélation que sur l'impuissance à nouer des liens au-dehors. En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l'intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s'en rendent coupables ; car s'ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c'est plus grave) incapables de supporter l'existence d'autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l'abri du doute et de l'humiliation consiste dans une «néantisation» d'autrui (…). La fraternité islamique est la converse d'une exclusive contre les infidèles qui ne peut pas s'avouer, puisque, en se reconnaissant comme telle, elle équivaudrait à les reconnaître eux-mêmes comme existants. (…) Ainsi l'islam qui, dans le Proche-Orient, fut l'inventeur de la tolérance, pardonne mal aux non-musulmans de ne pas abjurer leur foi au profit de la sienne, puisqu'elle assure toutes les autres la supériorité écrasante de les respecter ».

Derrière leur finesse apparente, ces jugements peu articulés et argumentés nous toucheront surtout par leur juxtaposition.