Le meurtre du Nom

A l'occasion de La journée mondiale de l'holocauste, voici un vieux de Daniel Sibony, Le meurtre du Nom, extrait de: Le "racisme, une haine identitaire" paru en 1987, qui peut rafraîchir le réflexion..

 

Le projet nazi d'exterminer les Juifs, tous s'accordent à le dire innommable, même s'ils y ont collaboré. Unanimité: les camps de la mort, lieux de l'horreur indicible. Et comme les horreurs indicibles ne se comptent plus, l'"Holocauste" a pris place dans leur vaste musée, place respectable et reconnue, avec au plus un agacement pour qui veut la privilégier – par rapport à d'autres meurtres.

Qu'a donc d'unique ce grand Meurtre? Il fut la quête du dernier Juif à tuer: le dernier qui fermerait comme une porte sur lui et la totalité des siens, livrés au feu comme un seul homme. Chaque meurtre, dans un camp de la mort, devenant un pas vers cet ultime, ce dernier qui, répondant de son nom, retirerait par sa mort toute vie à ce nom, le rendant réellement innommable. D'ordinaire, l'"innommable" dit que notre pouvoir de nommer est dépassé, excédé – lorsqu'on a pris ce pouvoir pour la mesure de ce qui arrive. Or avec le plan nazi, il est arrivé au monde – aux Juifs, à l'Occident…, aux autres – quelque chose d'unique, qui s'en prend aux limites du dire, aux frontières entre les corps et leur nom ou leur lien. Le nom d'un groupe est-il l'ensemble de ses corps? et déjà, le nom d'un être, a-t-il son corps pour répondant? peut-il être égal à son corps? Questions limites que tout un chacun peut vivre.

Et c'est en cela que l'état nazi a innové: il a condamné à mort un nom comme si c'était un corps. Il a voulu qu'un nom (juif) – un bout de langage, un lien symbolique – soit mis à mort comme on le ferait d'une personne ou de quelques unes, (coupables ou innocentes, peu importe). Un collectif, avec langue et culture très "développée", a pris pour cible à détruire le lien d'un autre collectif, son Nom[1].

Le projet nazi est à penser comme Rituel, Cérémonie hallucinée: tous les corps concentrés en un seul lieu, et la voix allemande referme sur eux leur nom unique, leur nom devenu commun, avec la porte de la chambre à gaz.

Hiroshima a péri en un clin d'oeil, d'une chose longuement "mûrie", mais sans cet accent rituel; sous le seul signe de l'efficace, discutable ou pas, dans la guerre entre deux blocs. Cela n'invoquait nulle symbolique: mater l'ennemi, en tuer le plus possible, c'est autre chose que de chercher le dernier ennemi, pour colmater de son corps la brèche faite par son nom – brèche dans l'image qu'une origine se fait d'elle-même.

Ce projet – qu'un nom fasse le plein de tous ses corps pour être tué – n'a pu se mettre en acte que par fragments; mais l'idée totale fut présente dans chaque geste, pour mener tous ces corps au rendez-vous avec la mort, souvent au terme d'un long voyage; rendez-vous avec leur nom dont, de leurs corps, ils devaient inscrire la mort.

Ce n'est pas facile de retirer un mot de la langue, surtout quand il a partie liée avec la source des religions de l'Occident. Essayez d'enlever le mot rouge de la langue, vous verrez les problèmes insolubles que cela pose. On dit que les fous le sont d'avoir eu leur nom retiré de leur langue, leur nom, avec ses failles vivantes. Si cela est vrai, il s'ensuivrait que les Allemands, pointe avancée de l'Occident, étaient "fous" des Juifs. Juif était le nom de leur point de folie, et de la faille qui aurait pu les aider à la guérir; faille qu'ils transféraient à la mort: les déportés furent pour eux des "transférés"; des porteurs d'indicible. Ils étaient chargés d'en débarrasser le monde.

L'esprit de leur méthode, pour retrancher un nom, fut de retrancher un à un tous les corps qui en répondent. Pour couper le souffle à un nom, couper tous les souffles qu'il inspire, s'en prendre à une totalité; pour cela, être soi-même une totalité: c'était le cas de l'Etat allemand. Pour lui-même, il fut le symbole totalitaire; mais pour totaliser son Autre (le Juif), et l'achever dans le réel, il n'a trouvé que ce meurtre du nom. Or, le nom "entame" le tout de ceux qu'il nomme, quel que soit leur collectif. Il décomplète son tout pour l'ouvrir sur ses liens à d'autres noms; c'est bien pourquoi nul groupe humain n'est un tout. En lançant contre le Juif cet arrêt de mort – d'arrêter le nom, comme s'il n'était que le recueil des corps qu'il nomme -, les nazis s'attaquaient donc à tout ce qui, dans un corps collectif, est ouvert par le nom sur une autre dimension, une autre source des liens humains. C'est une guerre contre les métamorphoses de vie entre noms et corps, contre les potentiels de liens traductibles à l'infini.

Les nazis furent obsédés par l'effacement: effacer toutes ces traces juives, ainsi que les traces de l'effacement: leur enjeu était d'ordre symbolique, à même la genèse de ces traces à détruire, et du Nom à déraciner.

Ils ont fait signifier à mort le mot juif, ils l'ont fait s'incarner pour qu'en brûlant sa chair ce soit le nom qui s'ignifie.

En cela ils ont innové, dans une fulgurance du temps; trans-historique. Il revient à leur nation, à la pointe de l'Occident civilisé, d'avoir produit ce coup de force, unique, à fleur de mots et de corps: incarner un nom, le bourrer de tous ses corps pour, en les tuant, tuer le Nom, l'arracher à l'être.

Or la haine que fut le nazisme fait l'impasse sur le nom, en tant que geste précaire de l'identité. La plénitude du nom fut par eux recherchée, réalisée en négatif, dans le réel absolu de la mort. Ainsi cette affaire n'est pas un chapitre de plus dans l'horreur des guerres. Ce qu'elle a d'unique concerne le nom, l'identité. Et ce n'est pas pour rien si des Etats, comme la Pologne, qui ont livré leurs Juifs pour le massacre, les ont comptés après leur mort au nombre de leurs propres victimes: effacer le mot juif pour intégrer la victime épurée de son nom: cet effacement du nom est un écho de celui qu'ont visé les Allemands.

L'enjeu de ce meurtre: pour la première fois dans l'histoire, un peuple, l'Allemand, prenait pour fétiche un autre peuple. L'acte fétichiste pétrifie une valeur dans un corps inerte, ici un nom dans un corps mort, mis au feu ou en lieu sûr. (Dans d'autres cultures, le fétiche est au seuil du royaume des morts, aux portes de l'au-delà, mais c'est un objet, parfois un être vivant; jamais un peuple, c'est-à-dire toute une culture.) Le mot juif fut donc morbidement sacralisé; par Allemands interposés, l'Occident s'est servi des Juifs pour se refaire un Dieu sur leur dos. Ils avaient déjà apporté Dieu, et payé pour ça; là, ils l'apportaient dans leur seul nom, et le payaient de tous leurs corps. Dans ce fétichisme massif.

Pour l'Occident chrétien, ce fut un rappel du geste christique: les nazis rassemblaient ce peuple juif comme un seul homme pour lui mettre une croix dessus. Ils furent les adorateurs horrifiés de cette croix-là.

Reste à comprendre pourquoi l'Occident chrétien a laissé faire. Parmi les cent raisons que nous étudions, il y a celle-ci: ils furent comme fascinés par la perfection de cette mise en croix.

Déjà le christianisme est un perfectionnement du judaïsme – il en est l'accomplissement, grâce à l'homme-Dieu christique. Il est normal qu'il en veuille aux Juifs, consciemment ou pas, de maintenir sur terre une imperfection vivante dans leur rapport avec Dieu, un inaccomplissement têtu, un ratage entre parole et réel, un écart étrange entre nom et corps. Certes, le christianisme, fort de sa perfection, de sa rédemption, aurait pu être plus généreux, fermer les yeux sur l'imperfection judaïque; la pardonner, en quelque sorte. Mais ce n'est pas simple: des êtres vivants et concrets, donc imparfaits, pardonnent mal à d'autres vivants l'imperfection qui leur rappelle la leur. Il faudrait pour cela reconnaître et assumer leur propre imperfection, dont la  Rédemption , en principe, les débarrasse. Ce serait renoncer à l'idée qu'ils ont déjà été sauvés; et considérer que c'est dans leurs actes et leurs dires qu'ils se sauvent ou qu'ils déchoient. Ce n'est pas facile; mieux valait fermer les yeux, se concentrer sur l'idéal rédempteur, laisser les nazis accomplir en cachette cet achèvement réel et fascinant du judaïsme, qui marque mieux l'achèvement symbolique plutôt précaire. A croire qu'un doute s'est élevé sur l'achèvement symbolique – définissant le christianisme (où un corps d'homme, à la place du Nom divin, comblait enfin le trou de l'Alliance…)

En fait, il y eut une sorte d'oscillation, entre d'une part la certitude d'être sauvé (ce qui mène à rejeter les responsables des ratages du Salut); d'autre part l'insécurité devant le vide du Nom, le doute sur la réalité du Salut; d'où le besoin de le réitérer, de le repasser à l'acte en crucifiant ce corps-nom qui le rappelle. En somme, l'Occident chrétien avait comme perdu le contact avec l'acte qui le fonde, la mise en croix rédemptrice; et il s'en est offert une autre. (Tout comme certains se sont offerts un inconscient, un refoulement massif, autour de cette affaire.)

Le christianisme (et de nos jours l'islam) sont-ils plus sûrs de leur perfection, jusqu'à renoncer à en chercher des preuves réelles? C'est ce qu'on peut leur souhaiter. Et que "juif" cesse d'être pour eux le non-dit de leur origine; la trace gênante qui l'a marquée.

Pour être plus précis: les nazis voulaient mieux que l'effacement du Nom; ils voulaient un Nom mort, un Nom juif exsangue. C'est qu'ils ont prévu un musée juif à Prague pour montrer plus tard les objets de culte de ce peuple disparu. Ils voulaient donc détruire la vie du nom, le Nom en tant que des corps en répondent; en effaçant les corps dès qu'ils sont marqués par ce Nom. C'est comme tel que ce Nom fut tabou; et que sa charge de tabou a été relancée.

En un sens, les Juifs ont à se faire pardonner d'avoir amené au monde ce livre et ce Dieu qui a tourné tant de têtes (la leur aussi, bien sûr) et qui souligne les impasses, voire les empêtrements de la chair et du verbe, du corps et du nom, pour tout un chacun, qu'il soit "sauvé" ou pas.

Mais ils auront aussi à se faire pardonner le Meurtre qui les a visés, réellement, et qui fit d'eux l'occasion pour que s'étale, outre la veulerie ordinaire, le fait que le christianisme ne croit pas assez au salut qui le fonde, pour pardonner à ses origines juives de refuser d'être sauvé, de persévérer dans le manque, dans l'insuffisance, et de révéler ainsi l'insuffisance humaine et ses vivantes métamorphoses. (Très peu de Réussis croient assez à leur réussite pour pardonner le ratage qu'ils pensent avoir surmonté, quand ce ratage chez d'autres rappelle le leur…)

Se faire pardonner aussi d'avoir fourni au monde, dans le corps de leur nom pétrifié, sacralisé, un second Rédempteur qui, comme le premier, ne voulait pas mourir. ("Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?…)

Et aux exterminateurs, peut-on pardonner?

Des individus peuvent accorder leur pardon ou le refuser; mais l'acte lui-même, en tant que meurtre du Nom, ne donne lieu ni au pardon, ni au refus du pardon. C'est là, implanté au coeur de l'être et de la langue. Il faudrait que la langue entière s'émeuve, se dresse et crie le mot qu'ils voulaient lui arracher, ou leur pardonne d'avoir tenté cet arrachement. C'est une scène impossible, tout comme l'acte en question.

Allons plus loin. L'enjeu était le dernier Juif, il devait refermer sur lui, avant de partir en fumée, la porte de toutes les impuretés, et emporter avec lui le symbole même de ce qui entame l'origine – source de vie pour ceux dont c'est l'origine; donc emporter le symbole de ce qui entache la vie, et qui est quoi? la mort. Les Juifs étaient chargés d'emporter avec eux… la mort; comme ça, on allait enfin vivre, d'une vie flambant neuf, totale, sans ces traces de mort qui font rater les grands élans d'épanouissement.

Dans un fantasme courant le Juif est à la place de la lettre, ou de l'interprète, ou de la vérité; ou à la place du mort (quand vérité et mort s'identifient; quand la loi est lettre morte). Cette place du mort lui fut présupposée même dans les discours indignés contre ses persécuteurs. C'était horrible quand même de les gazer par millions. (Sous-entendu: la persécution ou la mort ne font pas question, mais pourquoi cette mort-là?…). Tel juif pendant la guerre avait-il sauvé sa peau? C'était donc au détriment de ses "frères" qui mouraient tous. Et c'est souvent le bonhomme moyen, qui de la guerre a surtout connu des "privations" alimentaires, qui émet ces jugements de vie et de mort[2].


[1]. Dans la tradition biblique, le Dieu des Juifs – innommable – s'appelle le Nom. Et selon Isaïe, il a promis à son peuple "une main et un nom" (YaD vaSHéM; c'est aussi le nom du monument à la mémoire de l'Holocauste). L'esprit de l'Alliance avec ce Dieu est de maintenir un écart entre le nom et le corps; leur confusion ayant valeur d'idolâtrie (incarnation du Nom).

[2]. Jugements que l'on retrouve aussi chez des bonshommes pas si moyens: Lacan, quand il évoque le comité des premiers psychanalystes (tous juifs), déclare avec un mépris non déguisé que pendant la guerre ils ont tous échappé aux camps (leur place, de droit, y était donc marquée?). Qu'un tel mépris leur vînt d'un rescapé des camps, passe encore, mais d'un médecin bien français que la guerre avait épargné?…