Patrimoine spirituel

A la Journée du patrimoine, journée des longues queues près des palais, des monuments, moi aussi j’attendais mon tour, c’était pour voir les orchidées du Luxembourg qui ne sont pas encore en fleurs. Comme je n’avais ni texte à lire, ni voisin abordable, j’ai donc rêvé à cette idée de "portes ouvertes", et ce dans toute l’Europe, semble-t-il. Cela m’a conduit à une notion plus élargie du patrimoine.

Car bien sûr, il y a le patrimoine matériel, fait de temples et de palais, de monuments et de sculptures, de villages et de lieux singuliers. Ce serait du reste une bonne chose si en même temps tous ces lieux étaient ouverts, et que toute la planète en jouisse le même jour, au décalage horaire près. Ma rêverie m’a rappelé que l’idée de faire une croisade s’est imposée au Moyen-Age quand les portes du Saint-Sépulcre furent fermées aux chrétiens par le pouvoir en place à Jérusalem. Du coup, ils sont devenus furieux et ils sont venus de loin défoncer toutes les portes.

Mais il y a le patrimoine spirituel : les grands inventeurs et créateurs, et pourquoi pas les créateurs de religions? Pourquoi celles-ci ne feraient-elles pas de leurs grands hommes le patrimoine de tous? Prenons déjà le Dieu biblique: il a d’abord "parlé" aux Hébreux et à Moïse. Mais d’autres l’ont aussi entendu; il leur a aussi "parlé", même à travers sa vieille Bible. Donc il appartient à tous, même si son "premier" peuple a des liens particuliers avec lui, des liens qu’il gère à sa façon, d’ailleurs très diversifiée. De même, Moïse ou Jésus appartiennent à tous; chacun peut en parler comme il peut. De même pour Mohamed, le Prophète de l’Islam, la plus récente des religions monothéistes (certains de ses fidèles croient qu’elle est la première, pourquoi pas? libre à eux, c’est leur croyance). Mais leur grand homme lui appartient à tous; comme Bouddha ou Jésus ou Moïse.

Cela tire à conséquences, car si ces êtres d’exception appartiennent au patrimoine de l’humanité, tout humain peut en parler, c’est sa façon de mettre en acte son lien avec le patrimoine, sa façon de le faire vivre. S’il en parle mal, d’aucuns peuvent le critiquer, mais sûrement pas le sanctionner ou le faire taire. Ils peuvent seulement dire que leur façon à eux d’en parler est tout autre.

Bien sûr, des groupes ou des peuples ont ancré leur identité sur l’un de ces hommes (Mahomet, Moïse, Jésus, Bouddha…). C’est leur droit. Mais peuvent-ils réduire le grand homme en question à cette identité collective? Ne serait-ce pas le soustraire au patrimoine de l’humanité? La gestion qu’ils font de lui leur donne-t-elle sur lui un titre de propriété? Bref, je ne nie pas que des foules puissent s’approprier Jésus ou Mohamed, mais il y a dans ces êtres une part d’inappropriable qui fait d’eux un patrimoine de tous.

Et chaque groupe ou peuple qui fonde son identité sur l’un d’eux, est forcé de vivre un partage: il doit faire la part entre son identité à lui, fondée sur tel grand homme, et l’aspect de ce grand homme qui appartient à tous, qui déborde cette identité. En reconnaissant ce partage, une masse reconnaît qu’elle apporte à l’humanité son héros, quitte à ce qu’elle en profite par ailleurs, dans son style propre et sa culture particulière.

Une des conséquences est que certains peuvent rire de ces grands hommes puisque rire est un aspect de la relation humaine. En faisant des caricatures de l’un ou l’autre de ces êtres d’exception, des individus ne font qu’exercer leur droit de jouir du patrimoine commun, à travers ces êtres qui sont à toute l’humanité; sachant que même dans le rire moqueur il y a la joie d’exister – avec cet être qui nous fait rire. N’oublions pas que dans la Bible, Abraham et Sarah ont ri de Dieu, d’un rire joyeux, moqueur et incrédule tout à la fois, puisque Dieu promettait à ce couple de vieillards rien de moins qu’une naissance.

Cette idée de patrimoine spirituel diffère du discours lénifiant selon lequel "nous sommes tous dans la même quête spirituelle". L’enjeu est plus précis: il y a un patrimoine spirituel de l’humanité, qui est de fait intangible (personne ne peut le détruire), qui est accessible à tous, et dont chacun a le droit de profiter comme il l’entend. Il serait comique qu’un peuple donne à l’humanité un grand homme tout en posant des conditions sur la façon d’en parler. Ces conditions annuleraient le don; le don que chacun reçoit et dont il peut relever le défi. Car tous ces grands hommes parlent aux autres humains et leur offrent de réagir. Bien sûr, quand on entre dans un bâtiment classé, il faut bien se tenir, mais ces grands hommes ne sont pas des bâtiments, on n’entre pas en eux, on parle avec eux.

Qu’en pensez-vous? Au fond, l’idée est simple: si un lieu où un grand homme est classé patrimoine de l’humanité, il a beau "appartenir" à tel pays ou à tel peuple, il y a dans cette appartenance une porte ouverte, ouverte à toute l’humanité.