Une pièce d’Attali sur les nazis

La pièce de J. Attali, Du cristal à la fumée, mise en scène par D. Mesguish, restitue une réunion entre les grands chefs nazis après "la nuit de cristal" en vue de préparer l’Extermination des Juifs.

L’intérêt de ce spectacle est qu’il étale de l’abjection à deux niveaux. Celle des nazis bien sûr, dont la pièce reproduit mot à mot les propos. L’abject, c’est ce qui mélange ensemble dans un même massacre le verbe et la chair, le nom (juif en l’occurrence) et les corps qui, pour en répondre, partiront en fumée. Ce meurtre du Nom dans le Corps de tout un peuple s’appelle aujourd’hui la Shoah.

Mais il y a une autre abjection dans l’énorme malaise que l’on ressent. Car enfin, que signifie d’en avoir fait ce spectacle qui nous assène des choses connues – l’horreur nazie – comme si c’était la première fois? comme pour nous la révéler? Ou bien on nous en donne lecture (c’était un peu le cas: des acteurs disaient le texte de façon "expressive") et cela ne nous apprend rien, si ce n’est que l’auteur jouit sur notre dos du fantasme de nous l’apprendre ou de nous imposer le respect pour sa haute commémoration; ou bien on en fait une œuvre, une création, mais alors on y ajoute quelque chose, et ce n’était pas vraiment le cas. Or on ne peut faire œuvre avec de tels contenus qu’en donnant quelque chose de soi, qui soit nouveau et qui transmette un peu de vie même à travers la catastrophe. Et on en était loin: le texte reprend mot à mot une scène historique – verbatim, spécialité de J. Attali, auteur de cinquante livres dont beaucoup sont des reprises; et la mise en scène n’offre aucune innovation, ne montre rien de plus que des acteurs déclamant ce texte avec conviction, celle qui fut sans doute la leur: mise en scène réaliste donc, classiquement théâtrale, représentative – quoi qu’en dise D. Mesguish qui pense avoir fait autre chose que de la représentation.

Et c’est là qu’on frôle l’abject: car le double auteur du spectacle supplée à son manque d’inspiration côté créatif en prélevant sur notre souffrance, celle d’entendre ça pour la nième fois, sans autre effet que cette souffrance intacte, qui était acquise d’avance; l’auteur du spectacle n’a pas eu à la susciter, même pas, elle était là, elle attendait, elle lui était offerte dès le départ pour qu’il en fasse quelque chose. Et de n’en avoir rien fait, si ce n’est peut-être de s’en attribuer le mérite, de paraître la provoquer pour la première fois par ses "révélations", l’auteur nous la confisque. Les mots qu’il a recopiés de ce compte-rendu de séance, il les touille avec notre chair mortifiée pour produire l’illusion d’une œuvre. C’est cela qui est abject. Et l’auteur veut gagner sur tous les tableaux: il mise sur la réalité de la scène pour nous empêcher de la juger comme œuvre; et qu’elle passe pour l’œuvre de cette réalité, alors que par elle-même elle n’en a pas. Il demande aux acteurs de ne pas venir saluer à la fin, "donc" ce ne sont plus des acteurs; ils deviendraient les personnages réels qu’ils jouent. Et nous, nous sommes du même coup effacés comme spectateurs; nous sommes des témoins écrasés, figés et impuissants; empêchés de dire que c’est mauvais car le sujet est trop sacré. Ce coup de matraque sur nos têtes est censé tenir lieu de choc éthique ou esthétique.

Pourtant, on peut comprendre qu’un écrivain, dont on nous dit qu’il "reconstitue" la scène (il l’a simplement recopiée), cette scène d’un débat houleux entre chefs nazis, peut vouloir la faire connaître. Pourquoi pas? Il faut bien transmettre. Mais c’est là qu’une exigence éthique s’impose: il faut qu’il donne quelque chose de nouveau, d’original, sorti de sa chair et de son cerveau pour nous sortir, nous, de cet écrasement où il nous met. C’est aussi ce qui distingue l’acte vivant de témoigner, d’un matraquage au nom du devoir de mémoire. Ce compte-rendu de séance est digne de figurer dans une Fondation de la Shoah ou dans d’autres archives; c’est de le "monter" ou de monter dessus pour l’asséner qui est indigne.

La Shoah est un énorme tas de cadavres partis en fumée, et quand un quidam monte dessus pour nous apprendre que c’est affreux, immonde, inhumain, etc., c’est sa jouissance qui d’abord nous interpelle, la jouissance qu’il se paie sur le dos de ces morts et sur notre souffrance; s’il n’y apporte pas de lui, une part de création vivante.

Certes, on dira qu’il y a apporté ce qu’il avait de plus précieux, son symptôme, de recopiage en l’occurrence; et le symptôme d’un homme, c’est ce qu’il a de plus vrai. Mais ça ne fait pas le poids, tout simplement.

Au fond, que voulait-on? Nous indigner contre les nazis? Nous faire surmonter notre résistance à les vomir? Ou nous montrer leurs chefs tournant autour de l’Extermination sans oser le dire tout haut? Mais voilà, mis à part le petit plus d’abjection qui s’ensuivrait, l’idée est fausse: ces grands chefs nazis savaient ce que voulait Hitler; eux avaient bien lu (et prenaient au sérieux) Mein Kampf où c’était dit en toutes lettres.

Une réflexion au sujet de « Une pièce d’Attali sur les nazis »

  1. Borek

    Quelles sont les « oeuvres » sur ce « Thème » qui sont valides au sens où l’entend Daniel Sibony?…Intéressant d’en faire le compte, après en avoir fait cette splendide analyse.
    Par ailleurs, les générations nouvelles de non-Juifs, »non-concernées » moins sensibles car moins « touchées », seront- elles plus sensibles-accessibles justement, à de tels montages? Mais un « montage » sans Art, c’est à dire sans la « création émotionnelle » dont parle D.S. ne sera jamais qu’un ennuyeux rappel moralisateur..!
    Alors que Celan a montré que la poësie après Auschwitz, était possible…(?)

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