Mai 68 ou l’événement qui arrive.

Ce texte est paru dans Libération le 31 mai 1988 pour les 20 ans de Mai 68

Pour ses 40 ans, vous aurez bientôt le texte.

Il y en a peu, des événements à l’état pur, riches de contenu mais qui, au-delà de ce qu’ils contiennent, vous décontenancent en restant proches et familiers, vous réapprennent l’évidence de l’être-ensemble, vous font toucher du doigt le tissu social où vous êtes. Peut-être même que le point de souffrance aujourd’hui, subjectif ou collectif, c’est d’être en désespoir d’événement: la sensation qu’il n’arrive rien peut devenir douloureuse, comme le manque d’eau pour une terre qui craquelle et pour ses habitants qui craquent. On aurait beau les arroser de films humides, de déluges d’images, la soif est dure, la dénutrition chronique. D’autant qu’ici on se démène pour faire l’événement, et se faire croire qu’il arrive; on y met la technique, l’arsenal énorme. Mais nul n’est dupe: souvent l’événement ne consiste que dans l’effort bruyant qu’on a fait pour qu’il ait l’air de se produire. Ce tournage en rond -imagé ou bavard- est un investissement narcissique de la parole et du temps, une logique de l’auto-référence, de l’auto-affirmation, où l’Autre (c’est-à-dire tout ce qui nous échappe) semble se dissoudre dans l’illusion d’être maîtrisé.

Par le Tiers-Monde il arrive des choses, comme si les vibrations du temps, de l’histoire, préféraient prendre ce chemin du Tiers pour se faire entendre. Rien que pour ça, l’Occident devrait payer un impôt à ces pays (à ceux du Moyen-Orient, par exemple, mais déjà aussi à l’u.r.s.s, la Chine, à tous ceux d’ailleurs, de l’étranger) qui sont en proie aux convulsions permanentes – du "développement" et de la mémoire.  L’Occident, lui, a sa Crise, mais comme elle est intégrée, chiffrée, gérée, on risque d’en faire une maladie si elle disparaissait.

De fait, même ici on ne peut pas dire qu’il n’arrive rien ou qu’on n’arrive à rien; mais, il faut une sensibilité des mots pour distinguer ce qui arrive. Une prédisposition. On en est loin: les hommes politiques usent de mots qu’ils usent jusqu’à la corde; ils prennent leur souffle, profondément, et la buée qu’ils lâchent dépasse rarement la gestion de ce qui est. Or un peuple, une culture, aspire à autre chose.

Alors on commémore, on se remet en mémoire. Il y a 89, et si vous le tournez d’un demi-tour, comme pour visser, ça fait 68. Parlons Mai 68, car on ne l’a pas assez dit dans l’élan commémoratif – Mai 68 fut d’abord une leçon d’évidence: de quoi apprendre à être prédisposé, à avoir un rapport plus amoureux à l’événement. Certains, doutèrent de sa réalité: cela ne ressemblait à rien, donc c’était rien. C’est passer trop vite du ressemblant à l’être. Or l’événement semble mettre à nu un certain enfouissement de l’être; là il le découvrait, le mettait en lumière. Et l’acteur principal, la foule – toute animée d’individus – le sentait d’instinct en découvrant la valeur de sa seule présence. C’est essentiel, la présence, quand il s’agit d’avoir lieu. On se lève le matin, on va à l’événement, et l’événement tient au fait qu’on est (et pas au seul fait qu’on en parle: la différence est de taille). A travers la présence des corps – et une nudité du décor – des fonctions élémentaires apparaissent: se rencontrer, se parler, "occuper" des lieux. Cette présence, il faut une science subtile pour la trouver elle se cache dans tout collectif: elle y est refoulée sous un tas de causes, de cadres, de rôles, très raisonnables : l’événement lui la rend visible, sensible.

Donc, la foule donc était prise de parole comme on peut être pris de panique; elle vivait le fait de se prendre aux mots, et de vouloir s’en dégager, et de se faire encore surprendre par la parole et par ses effets collectifs.

Même l’opposition livresque entre principe de plaisir (être dans le mouvement) et principe de réalité (se recaser parce qu’il faut bien) n’opère pas comme on croit. Car c’est dans l’événement qu’on touche aux fortes réalités, qu’on les découvre; et c’est en rentrant dans le rang qu’on se donne le plaisir d’être au chaud, et d’être enfin… irresponsable: ça marche tout seul, ça fonctionne, c’est le plaisir un rien morbide d’être le fonctionnaire de sa vie. Cela aussi fut mis a nu. Rien d’idéal en somme; une secousse de vie.

Ce n’était pas toujours "spontané"; au contraire, ce fut souvent calculé, mesuré. La banderole: "Ici on spontane" disait bien que c’était tout un travail, une activité; comme un enfant qui joue en étant une pièce de son jeu et qui advient à travers ça. C’est ainsi qu’Héraclite voyait le temps, le déploiement du temps.

Chacun donc, pris de parole, et pris de court, parlait pour soi, faisait un peu de son "analyse" au moyen des autres, de la foule – toujours elle. Mais tout événement authentique a cet effet d’analyse. Le mieux que fasse une analyse pour quelqu’un, c’est de permettre qu’il lui arrive quelque chose… d’autre que son symptôme; puisqu’en un sens, dans son symptôme, il lui est déjà "tout" arrivé; il ne peut plus rien lui arriver d’autre; croit-il. C’est ce bouclage que l’analyse peut conjurer.

Eh bien, le symptôme de "nos sociétés" c’est que dans leur fantasme de maîtrise, qu’elles passent à l’acte dérisoirement (en ne faisant ou en ne pensant que ce qu’elles maîtrisent), il ne leur arrive plus que les petits événements qu’elles se font arriver pour se faire croire à l’événement. C’est maigre, et cela masque la double dimension de l’événement: où l’on est là en tant que soi et en tant qu’autre; seul et avec la foule; de quoi conjurer la détresse du soi-tout-seul et la démesure de la foule. Sans ce double registre, l’événement à l’état pur c’est le trauma, où seule l’absence arrive, y compris celle des mots.

L’absence d’événement est un traumatisme silencieux.

Heureusement il y a le Reste. Car quand on demande: qu’est-ce qui reste de tout ça? on oublie que le reste est à demeure, le reste rétif de la Chose qui attend d’être à nouveau atteinte par le temps pour refaire des histoires…

Question au passage: tous ces élus zélés qui battent des ailes sitôt élus, peuvent-ils faire de leurs voix un événement? Ou bien l’événement restera-t-il toujours sans voix, comme étouffé par toutes ces voix "recueillies" et venues s’échouer dans l’urne?…

Là-dessus aussi Mai 68 reste actuel, comme une prise à témoin du possible. Il reste en mémoire comme l’événement plein et vide, évidant les certitudes, indifférent aux jugements de ceux qui restent en dehors, mais accueillant ceux qui s’impliquent, qui reconnaissent faire partie de ce qu’ils "jugent". Remarquez que ce qu’on en dit est rarement "vrai" ou "faux": on s’y projette, on y prend place, on s’en défend, on essaie de le surmonter; et l’événement est précieux qui interroge notre pouvoir de le surmonter sans l’annuler. Oui, on tente de le "passer", de l’inscrire dans son passé, de le récupérer. Tiens, je viens de dire un mot tabou de Mai 68, mot survolté, chargé de toute la révolte: surtout pas se faire récupérer, surtout pas se faire "reprendre" (car c’est le sens de récupérer: recouvrer, recouvrir) par qui, au juste? Par les "appareils", on disait; les partis, les organisations, avec leurs organes indécents…

Pourtant chacun a repris place d’une façon ou d’une autre, même si pour certains ce fut d’abord l’errance installée.

Du coup, une certaine "raison", tantôt naïve tantôt hargneuse, a dénoncé "tous ceux de Mai 68" qui se sont "rangés". Fallait-il donc tempêter à ce point contre "la société" pour en fin de compte s’y intégrer? Mais oui. Et c’est là peut-être la pointe aiguë et symbolique de l’événement: il fallait que chaque jeune de bonne famille dît sa colère à ses parents pour pouvoir leur succéder; que la masse étudiante dît non au tissu social pour pouvoir y chercher place; qu’elle dît non à ses maîtres pour supporter de les entendre puis de passer de leur côté; il fallait que chaque "groupe de femmes" dît non aux hommes, qu’il assumât jusqu’au bout le pas-d’homme, le manque d’homme, pour envisager ensuite de vivre avec l’homme et ses manquements, avec le manque interne à l’homme, et peut-être aussi à la femme… Il fallait que chaque "jeune" dît non aux "vieux" et à tous ces corps pondérés pour supporter de les rejoindre, pour supporter sa pondération naissante et cette simple vérité: que nos points de jeunesse on les invente, qu’ils sont même justement nos instants inventifs, indépendants de l’âge réel, ou presque; qu’ils sont nos points de renouvellement. Il fallait dire non à l’"autre" pour s’assurer de son existence, pour en explorer les contours au fil de la "contestation"; laquelle fut, au-delà d’une prise de parole, une prise à témoin: quelque chose peut témoigner, peut se manifester au-delà des mots et des emblèmes.

Pourquoi faut-il dire non à l’"autre" en vue de le rejoindre? Demandez-le à…, à qui au fait? à la psyché? aux fonctions de l’inconscient qui s’affairent en nous, parfois comme des fonctionnaires du Château de Kafka, pour faire fonctionner des jouissances opaques? C’est tout de même curieux: dire non pour pouvoir dire oui. Est-ce pour éviter la fusion? la confusion? pour conquérir un peu de distance sur soi et sur l’autre, un petit brin d’identité, juste de quoi faire face à l’autre? Se séparer de l’"autre" est une épreuve souvent dure parce qu’elle rend possible de rencontrer cet autre; et c’est cette rencontre qu’on redoute. Chacun connaît le refrain "psy": nécessaire séparation d’avec la mère, etc. Mais très peu sentent que la difficulté de s’en séparer tient moins au fait que la mère c’est le paradis (pardon, petites mères…) qu’au risque de la rencontrer comme "autre", libre de vous. La difficulté de s’en séparer c’est ni plus ni moins celle de la rencontrer avec son corps à elle, ses désirs, ses fantasmes, ses rêves lointains où l’on n’était pas. Et ce qui vaut pour la mère, vaut pour tout ce dont il y a à émerger. Alors, plutôt que de les rencontrer, ces chères origines un peu abruptes, on fait bloc avec; et ça bloque certains mouvements dont on sait pourtant qu’ils seraient créatifs et surprenants. Comme si on redoutait l’abîme qui habite nos origines, et l’abîme qui nous en sépare; alors on s’y colle.

Eh bien, "Mai 68" fut pour beaucoup un décollement, offert gratis ou presque à ceux qui en ont joui; un décollage donné par cette autre mère, la foule vivace et animale, distraite et avertie; (pourquoi seuls les chefs d’Etat auraient-ils droit de se tremper dans cette eau-là? ils aiment les bains de foule, mais la foule elle peut jouir de se baigner dans elle-même…)

Donc, décollement; le contraire de l’idéologie qui vous recolle aux idéaux, et vous enchaîne à vos idoles. Et décollage. Bien sûr, altitude variable. Pour certains, ça a fait plouf très peu après, vite retombés en pleine mer; ils avaient oublié qu’il faut reprendre de l’essence, de temps en temps; de l’essentiel. D’autres ont compris que le carburant ça se renouvelle, que c’est un certain renouvellement; alors ça navigue, pas trop mal… Destination? destin, quoi d’autre? Devenir ce qu’on est: soulever l’être de toute sa vacuité, de toute la force de son vide apparent, et le faire advenir au prix de ce soulèvement, qui vous secoue un peu aussi.

Ceux qui déplorent ces longs détours où il faut d’abord dire non pour pouvoir dire oui, sont insensibles à la densité de certains gestes, à leur portée inscriptive, à leur dimension symbolique; ou alors ils en ont si peur qu’ils en viendraient à éviter le détour de la vie, pour aller plus droit au but, qui serait la "mort". Car la vie elle-même n’est qu’un détour qui a plus d’un tour dans son sac, et des tours impensés; un grand détour entre l’origine et la fin, entre nos naissances et nos morts: elles sont multiples même pour chacun. Certes, il y a intérêt à penser les détours qu’on prend, à les penser même après-coup; pour que la vie détourne mieux les forces de mort en sa faveur; il y a intérêt à faire des "choix" qui ne fassent pas de la vie un raccourci.

Souvent, il faut penser très fort pour s’apercevoir qu’on était déjà un peu mort: la preuve, on avait du mal à penser.

Tout cela, que l’événement a mis à nu, se transmet; parfois dans l’échec même à le transmettre. Ça passe quand on en parle. Ça ne se raconte pas vraiment, ce n’est pas très narratif; l’évidence est inénarrable.

Et on apprend tout doucement à ne pas se réduire à son non, et à ne pas enfermer l’autre dans son non. Ouvrir les identités c’est leur permettre de s’exposer à des négations partielles. Il y a difficulté à supporter le non de l’autre; tantôt on le prend au mot, tantôt on l’annule… "Vous savez, il m’a dit non, c’est foutu." – "Mais non, attendez un peu que ce non s’épuise, et ça repassera par un oui". Qui sait, peut-être même par le Oui primordial?

Tout ce qu’on dit de Mai 68 est marqué de cet aspect "pulsion partielle", impulsion qui prend le tout à partie, mais où chacun veut compter à part entière. L’aspect partiel des partitions avait remplacé le parti, (le fameux Parti, parti depuis longtemps pour n’arriver nulle part).

On dit que c’était un "grand défoulement". Oui, mais aussi une façon d’arpenter, de prendre la mesure des refoulements toujours là; un relevé de terrain, pudique et efficace, des rétentions en présence. Même ceux qui parlèrent d’"accès de démence" n’avaient pas tort de leur point de vue: ça dépassait leur mens, leur mentalité, et c’était fait pour ça; un peu. L’important est qu’ils aient consenti à être dépassés. Un événement pur a quelque chose de "dément", mais quand l’horizon est plombé, l’événement même pénible a ceci de bon, c’est qu’il arrive. "Il arrive", et on se dit que le temps quelque part s’est ému, et qu’il peut arriver autre chose; que l’histoire a "fait un geste"; en Mai 68 elle a éternué; à vos souhaits… Plus tard il y eut le souhait -le désir- de poursuivre le mouvement. On l’a poursuivi: mais sans le rattraper. Cela anima toutes sortes de petites chapelles – des lieux de prière, pourquoi pas – où à force d’incantations on pensait fléchir le Dieu-Révolution et son Peuple-élu (le Prolétariat). Mais ils se sont montrés intraitables. Comme quoi pour fléchir les forces "divines" il faut apprendre à les nommer par leur vrai nom; et elles en changent souvent…

L’idée que "tout ça c’était de l’imaginaire" (ritournelle psy fort connue) est joliment moquée par une caricature de Sergueï: où un binoclard à tête d’oeuf regarde une image signée "68" posée sur sa table et montrant un drôle d’oiseau, un étudiant à bec, qui brandit un pavé; et la tête d’oeuf du binoclard se casse par le haut, comme un oeuf-coque. L’image-mémoire est donc le casse-tête insoluble de cette tête d’oeuf: pour qui c’est une épreuve de voir l’image de ce poussin sorti de l’oeuf, de l’oeuf à qui il lance après vingt ans, par la seule force de la mémoire, un pavé; le même pavé ou un autre Pas mal vu; il y a une tension présente et réelle, transmise par l’image du passé, sur les têtes d’oeufs, dans l’après-coup. (Du coup, je me demande si vous avez suivi…)

Cela ne veut pas dire que de l’"imaginaire" il n’y en avait pas. Mais c’était, c’est toujours une force réelle, un écran réel où se projettent d’autres images. Tenez, en voici une, dont je sentis seulement plus tard la force émotive. C’est devant une usine "occupée", en Mai 68, le dialogue-type entre étudiants et ouvriers.

                Ouvriers : Vous êtes vraiment forts; c’est bien, ce que vous avez fait.

                Etudiants : Mais non, c’est vous la vraie force, nous on est rien.

                O : Mais non, vous êtes instruits, vous êtes dans les livres, c’est pas rien.

                E : Mais non, d’ailleurs dans les livres, les bons livres, on dit que c’est vous la vraie force…

                O : Ah moi je voudrais que mon fils il soit comme vous… c’est pour ça que j’suis ouvrier…

                E : Comme nous? un parasite! un petit bourgeois…

Et ça tournait sans fin; un tour, un retour.

Une curieuse détresse, dans cette scène comique, ce tournis auto-fasciné. Le manque de Tiers fait mal. Devenir ouvrier pour se convaincre de faire alliance avec l’étudiant qu’on était… Devenir l’autre pour pouvoir lui parler… L’impasse est assez actuelle.

Et des "intellos" devinrent ouvriers pour mieux s’entendre avec eux-mêmes intellectuellement parlant.

Détours…