Certains de mes lecteurs…

1. Je reçois depuis longtemps des livres écrits par des gens qui m’ont lu, hommes ou femmes, dont les dédicaces variées peuvent se résumer ainsi: Merci de vos textes, ils m’ont soutenu(e), sans vous je n’aurais pas pu écrire ce livre, vos paroles m’aident à vivre, à penser, etc, etc… Et lorsque je regarde la bibliographie, car souvent il y en a une, je constate que mon nom n’y figure pas. Cela m’a toujours intrigué.

Aujourd’hui, petit changement: un "psy" m’adresse son livre, avec une dédicace analogue aux précédentes, mais il cite dans sa bibliographie une dizaine de mes œuvres dont il s’est servi. Cela m’incite à comprendre l’effacement que j’évoquais, qui me semblait complexe.

Voici donc une hypothèse. Certains vous aiment d’un amour narcissique, vraiment premier: comme on aime une partie de soi, de son corps; comme on aime ses jambes, comme on aime son sexe, son regard… C’est leur façon de vous intégrer. J’ai donc pensé que ces gens qui m’ont lu et me sont reconnaissants ont aimé mes textes (et moi avec, peut-être) comme une partie d’eux-mêmes, comme quelque chose dont ils n’ont pas à faire état devant des tiers. A moi, ils peuvent adresser des paroles positives, comme en aparté, comme dans une scène intime; le tiers n’a pas à en connaître: j’ai été la part d’eux-mêmes qu’ils ont perdue et retrouvée… grâce à mon texte. C’est donc une sorte de pudeur narcissique (et de complaisance délicate) qui les fait s’abstenir de nommer mon apport devant des tiers. A la limite, ils nomment les livres qu’ils n’ont pas lus ou qu’ils ont lus sur un mode utilitaire, des livres sans lien avec le support d’existence qu’ils ont trouvé, semble-t-il, dans les miens. Et ce support qu’ils ont trouvé leur appartient, dans leur fantasme: il s’agit de leur existence. La mienne, ils n’ont pas à s’en occuper.

Cette idée est confirmée par ce fait remarquable: certains enfants aiment beaucoup leurs parents et sont très insolents envers eux. En fait, ils leur parlent comme à une partie d’eux-mêmes, pas comme à un autre; de sorte que pour eux, il ne s’agit pas d’impolitesse ou d’irrespect. On n’est pas poli avec sa jambe, son ventre ou son cerveau. Cela ne fait pas sens, ce n’est pas assez "autre".

C’est là, bien sûr un signe d’immaturité; un mode d’être cannibalesque et primitif. Il faut le prendre comme tel. Cela ne change pas grand-chose au rapport entre l’écrivain et son œuvre: il la travaille pour qu’elle existe et soit vivante; l’usage que d’autres en font est en principe secondaire; même si les retours peuvent être intéressants.

Même s’il les voit plagier son texte, l’écrivain peut y trouver son compte: il peut mieux dépasser ce que les autres y ont pris; le leur laisser de bon cœur si ça le pousse au-delà; leur prise devient un matériau pour sa reprise.

2. Parfois le plagiat est bizarrement massif; comme ce que j’ai vu un jour dans le livre d’un psychanalyste, F. Benslama, La psychanalyse à l’épreuve de l’islam[1]: il explique comment il a créé le concept de l’entre-deux-femmes et comment des psychanalystes sont passés à côté de cette notion mais n’ont pas pu la formuler. Cela m’a surpris, car cette notion, je l’ai introduite il y a trente ans, dans des textes assez connus[2].

L’amusant est que cet auteur cite les analystes qui auraient pu trouver "l’entre-deux-femmes" (Freud, Lacan, Montrelay…); il dit qu’ils  évoquent "l’autre femme et sa jouissance", mais ils "n’arrivent pas" jusqu’au concept de l’entre-deux-femmes; concept que peut enfin introduire Benslama.

A ce niveau, le plagiat relève du symptôme; lequel a sans doute aussi une base culturelle: cette façon de "zapper" l’autre chez qui on prend une idée – se trouve aussi dans d’autres champs; même dans l’histoire des religions[3].

Certes, il ne faut jamais se plaindre qu’on est plagié, car les tiers vous en veulent de ne pas voir qu’ils le sont, eux aussi. Ou vous envient de ne pas l’être, eux aussi.

De fait, un collègue de Benslama, tout aussi "prof à la fac", à qui je signalai la chose me dit: "Oh, tu sais, moi aussi je suis plagié à tour de bras. -Ah oui? Comment ça? -Une fois, j’ai fait un Séminaire sur L’enfant et le symptôme, eh bien l’année suivante un collègue fait le sien sur Le symptôme et l’enfant…"

En effet.

Mais souvent le plagieur est agressif, calomniateur. C’est normal, il n’aime pas ceux qu’il plagie. Le hasard m’a fait récemment rencontrer un peintre du Bengladesh qui m’a demandé: "Pourquoi y a-t-il de la haine pour les Juifs dans le Coran?" -Je suppose que c’est parce qu’il plagie leur Bible.

Le hasard (encore lui) me fit aussi rencontrer une femme écrivain du Maghreb à qui j’ai dû expliquer: "Mais non, je ne suis pas pour l’excision des femmes; ni pour enfoncer les exilés dans leur origine en vue de les aider à s’en sortir, alors qu’ils en sont partis; j’ai même écrit un jour que si Abraham et Sarah se présentaient devant un "ethnopsy", il les renverrait à leur point de départ pour soigner la stérilité de leur couple; ce qui serait idiot car ils se définissent par leur exil"[4]. Et la dame de s’exclamer: "Mais pourquoi Benslama m’a dit que vous étiez à fond dans l’"ethnopsy"?"

C’est vrai, on n’aime pas celui qu’on plagie parce qu’il résiste à s’effacer. Mais on ne s’aime pas soi-même de devoir l’effacer. Si déjà on peut le calomnier, c’est un bon soutien.


[1] . Aubier 2002.

[2] . Voir La haine du désir (1978) au chapitre intitulé "L’entre-deux-femmes", qui est en fait une nouvelle approche de l’hystérie et des problèmes de transmission du féminin. Mon livre Entre-deux a ensuite repris l’idée et l’a généralisée. Le premier exposé sur ce thème a eu lieu en 1977 aux Journées de l’Ecole freudienne à Lille, 23-25 septembre 1977; il avait pour titre "De l’incastrable".

[3] . Voir Les trois monothéismes (Seuil, Points-Essais, 1992) et Nom de Dieu (Seuil, Points-Essais, 2002).

[4] . Voir L’enjeu d’exister, (Seuil, 2007), chapitre "Ethnopsy".

[5] . Grasset, 1983.

3. Et voilà qu’un autre lecteur me fait signe: "J’ai lu chez un sociologue l’expression "lutte des places", opposée à "lutte des classes"; il l’attribue à l’un de ses collègues, qui a écrit un livre là-dessus, dans les années 90. Je croyais que l’expression était de vous"…

– Je l’ai introduite il y a longtemps; elle figure déjà dans La juive en 1982[5].

– Mais alors on vous pille vos concepts, vous ne serez jamais célèbre!

– Allons, allons… D’abord je le suis bien assez; et dans quelques années, d’autres lecteurs voudront se distinguer en montrant que ces concepts, qui seront bien galvaudés, figuraient déjà sous des formes plus rigoureuses, dans des livres de D. Sibony peu médiatisés. Ils diront leur indignation, l’importance de leur découverte, etc…

– En somme, vous comptez sur le narcissisme des lecteurs pour mieux vous faire connaître.

– Oui, le même narcissisme que celui qui voudrait m’effacer…

4. L’autre jour, un ami me dit: "Et comme dit Laurent Ruquier, j’ai des réponses qui a des questions?". J’étais surpris: c’est donc à Laurent qu’on attribue cette pensée du rabbi Nahman de Bratslav, éminent ponte de la tradition hassidique d’il y a deux siècles?

Mais après tout, l’essentiel est que cela se transmette, même si pour un temps on attribue une pensée forte à quelqu’un qui l’a prise ailleurs sans nommer ses sources. Qu’importe? Les sources finissent toujours par apparaître. Il y a toujours quelqu’un pour dire: "Vous rigolez? C’est Ruquier qui a trouvé ça? Et loin de le rabaisser, on peut penser au contraire que cette idée forte, telle une flèche lumineuse lancée dans le temps, a choisi cette fois d’en passer par Ruquier pour se diffuser. Le risque que ça lui soit attribué est secondaire; il suffit qu’au moins un rappelle la vérité.

Et cela me touche personnellement: J’ai écrit dans 33 livres pas mal de choses fortes qui croisent aussi tous les thèmes ou presque dont on "débat". Mais comme je n’ai pas de réseau (ni le temps d’en faire, ni le courage de vivre l’ennui et le compromis), je laisse mes œuvres se propager par le "bouche à oreille", par le désir qu’ont des lecteurs de les transmettre. Il y aura donc tout un temps où elles seront pillées sans être nommées; et où l’on dira que c’est X ou Y qui sont les vrais penseurs de notre époque. Jusqu’au jour où un membre du chorus (ou mieux, un étranger) dira à peu près: Vous rigolez mes bons amis! J’en ai la trace plus profonde et plus éclairante dans tel livre. Ou s’il n’est pas dans la mouvance consensuelle, il dira simplement: Il y a une version plus aiguë de vos idées flasques, elle se trouve dans tel livre de cet auteur. Si cela se passe après ma mort, ce n’est pas grave, j’aurai déjà pris ma jouissance – immense – à trouver ces idées et à les mettre dans ces livres. Si cela arrive de mon vivant, cela ne changera pas grand-chose; ma joie est de faire des choses fortes, qui seront reconnues puisque déjà pour se produire elles se reconnaissent entre elles.