Témoigner (Revisited)

Encore un mot galvaudé: quiconque veut servir son plat et imposer son discours annonce, pour qu’on lui livre le passage, que c’est un "témoignage". Chacun y va du sien, pourquoi pas? Mais ce qui galvaude le mot, c’est que les gens témoignent à tour de bras dans un procès qu’ils sont seuls à ouvrir et à conclure; ils témoignent rarement dans des procès déjà en cours, des procès réels qui les dépassent mais où leur parole tirerait à conséquence. Cela n’empêchera pas le mot témoigner d’être précieux, infiniment. On pourrait presque "définir" l’humain (mais le faut-il?) par son pouvoir de témoigner, qui inclut l’acte d’invoquer, de nommer, de déclarer.

On apprend donc par le père Desbois qui enquête sur la Shoah par balles qu’il y a des centaines de charniers en Ukraine où gisent près d’un million et demi de Juifs que les nazis et leurs collègues fusillaient tranquillement. On apprend ainsi que beaucoup d’Ukrainiens refusent de témoigner, et même d’indiquer le lieu précis d’un charnier; parfois par crainte qu’il ne se trouve sous le terrain qu’ils cultivent; et ce serait gênant de remuer ça… Comme quoi l’humain peut sacrifier ce qui le "définit" pour protéger des outils de fonctionnement ou de travail. Mais on apprend que certains acceptent de témoigner, et que d’autres, agacés par tel témoignage et par certaines imprécisions qu’il comporte, accourent pour dire la vérité, la dire mieux que le voisin qui l’a dite et qu’ils détestent. Ainsi on peut faire acte de haute dignité, juste pour en écarter le voisin agaçant, qui fait moins bien. Comme quoi, les petites vilénies humaines, les grandes aussi parfois, peuvent aider à produire de bonnes choses.

Quand on demande à certains de ces témoins, pourquoi ils se sont tus jusqu’ici, ils répondent que personne ne les a questionnés. Bien sûr, on reçoit ça comme une claque: il s’est passé ces horreurs et on n’a pas enquêté, on n’est pas allé questionner, chercher les traces, rétablir les faits, renouer l’histoire, etc. Mais on peut aussi interpeller ceux qui se sont tus 60 ans; ils n’étaient pas vraiment pressés d’aller parler; le secret qu’ils abritaient ne les a pas empêchés de dormir. Certes, ils ont pu tenter de parler à des gens qui les ont rabroués. Et la trame totalitaire du pays avait, sans faire un geste, un grand pouvoir de rabrouer, dissuader, réduire au silence.

Quant à la Shoah, on apprend sur elle chaque jour du nouveau; qui semblait pourtant évident. J’apprends ainsi qu’à l’arrivée des Juifs hongrois, qui furent directement gazés, on arrachait les bébés aux mères, on les jetait vivants dans une benne qui allait se vider plus loin dans un feu toujours entretenu. Cela veut dire que des centaines de bébés, peut-être plus, ont été brûlés vifs[1]. Ce feu permanent correspond aussi bien à l’enfer qu’au feu divin du Temple; mais dans cet autel-ci c’étaient des sacrifices d’enfants. Décidément, les nazis méritent qu’on ne les oublie jamais, qu’on se transmette leur souvenir, car eux aussi ont témoigné – en acte – qu’il n’y a pas de limite à la violence contre des hommes, si l’on a décidé que ce n’étaient pas des humains.

Cette "décision" permet de comprendre que tant de monde ait mis la main à la pâte pour produire la Shoah; mais elle n’était pas absolue. Je veux dire que les nazis eux-mêmes, tout en sachant qu’ils œuvraient pour le "bien" de l’humanité, pouvaient se douter à tels moments que ce n’était pas si bien que ça. Après tout, c’est eux-mêmes qui, vers la fin, effaçaient les traces de leurs actes et démontaient les chambres à gaz avant l’arrivée des Alliés. S’ils effaçaient les traces, ils devaient se douter qu’ils en répondraient comme d’un crime. Or une historienne qui parlait sur la chaîne voisine (la 3) a dit que le chef du Camp d’Auschwitz, Hess, dont elle a "étudié" le cas, soutenait qu’il agissait pour le bien de l’humanité et pour le bien des déportés, à qui il épargnait des souffrances. Pourquoi le prendre au mot? Certes, il a pu dire cela mais il ne pensait pas que cela; à moins qu’on ait démonté les chambres à gaz sans sa permission? Il faut donc garder en tête la décision fondamentale qui anima le système (ceux qu’on gazait n’étaient pas des hommes) tout en sachant qu’elle se doublait d’un petit doute, plus ou moins fort sur la valeur absolue de cette décision. Ce doute peut n’être pas formulable chez des gens très clivés, mais il est quand même là, et cela rend le crime plus profond.

L’acte de témoigner fait partie d’une transmission du symbolique. Et si l’on témoigne "comme ça", ou pour se mettre en valeur, c’est encore une transmission symbolique réduite, cette fois réduite à soi-même. Mais en principe, témoigner c’est faire passer le témoin, donc honorer dans le passage l’avant et l’après; l’autre fois et l’avenir.

Repensons aux rescapés de la Shoah, qui rapportaient avec eux une puissance de témoignage énorme. Tout un temps, ils furent réduits au silence; ils n’en parlaient pas. Certains ont justifié ce silence: comment parler si les gens ne voulaient pas nous entendre? Cela se comprend: "les gens" ne voulaient pas se sentir coupables, ou simplement interpellés. Ils suggéraient en somme: rentrez vos paroles et rentrez dans le rang.

Mais ce silence des rescapés fut chez d’autres, un signe de peur: peur, en parlant, de se signaler et d’être exposé à une nouvelle déportation, à de nouvelles persécutions; peur que ça recommence, peur d’être capté dans la haine qui a fait les Camps, haine qu’il n’y avait aucune raison de croire révolue. Par quel miracle se serait-elle éteinte? Donc ces rescapés n’ont pas parlé pour pouvoir se cacher, pour avoir la paix, pour tenter de construire quelque chose, et déjà de se reconstruire eux-mêmes puisqu’ils étaient délabrés, voire "explosés".

Témoigner d’une histoire peut prolonger le traumatisme de l’avoir vécue. Alors, par un réflexe vital, on réfléchit plus d’une fois avant d’y replonger. Souvent on peut même faire le choix de l’oubli. Et c’est aux entournures de la transmission, quand les enfants questionnent, explicitement ou en silence, silence du symptôme qui les saisit; alors le témoignage s’impose.


[1] . J’ai appris cela dans un film projeté sur France 2 le vendredi 28 mars 2008.