« Adieu capitalisme »…

Armée des travaux de A. Gorz, une amie me harcèle:

– On est en train de sortir du capitalisme; il ne fonctionne plus, il atteint une limite indépassable; il ne peut plus assurer un taux de profit convenable; c’est la crise totale…

– Alors, on va vers où? vers le chaos?

– Non. On va vers un système où ce qui compte c’est l’intelligence, l’innovation, le désir, la créativité.

– Mais tout cela compte déjà aujourd’hui, et compte beaucoup. Le virtuel, l’intelligence, le cognitif…

– Oui, mais on change complètement de système. Il n’y aura plus de profit.

– Tu veux dire que les gens et les entreprises travailleront sans en tirer profit?

– Non. Ils travailleront pour autre chose que le profit.

– Mais c’est aussi le cas, ils travaillent pour le profit et pour autre chose. Les entreprises tirent profit de ceux qu’elles emploient et ceux-ci, outre le salaire, tirent profit à leur tour de ce travail, pour avoir un statut, une position, un peu de pouvoir et des moyens pour innover.

– Oui, mais déjà ils innovent en dehors de l’entreprise; avec le "libre", avec les réseaux Internet, ils peuvent penser ensemble et créer au niveau planétaire; l’entreprise, ils la contournent, elle est court-circuitée!

– Du calme; d’abord elle peut revenir sur ce qu’ils ont créé, pour structurer la chose, y ajouter de la valeur sans forcément l’annexer; elle peut en faire une succursale. Et si le réseau "libre" persiste à rester "libre", il devient à son tour une entreprise, qui rentre dans le marché, qui cesse donc d’être libre. Du coup, je ne crois pas que les entreprises deviendront inutiles parce que l’acte d’entreprendre répond à un désir humain: désir de faire, de commencer, de faire exister des choses grâce auxquelles on renouvelle la relation avec les autres, etc.

– Mais il y a des coopératives qui fonctionnent sans profit, et les nouvelles entreprises les prendront pour modèle.

– Le profit n’est pas une entité métaphysique ou un fétiche. Chaque fois qu’on entreprend quelque chose, on veut un profit, même s’il n’est pas monétaire. Vos entreprises, si à la fin elles ne dégagent pas de profit à investir (et c’est déjà un signe de stagnation) font quand même du profit pour que leurs comptes s’équilibrent, et qu’à l’instar des coopératives, elles fassent vivre leurs membres sur un mode acceptable.

– On dirait que ça vous fait plaisir, que le capitalisme continue! Avec sa machine à exploiter, à extraire du profit…

– Un être humain profite toujours d’un autre; de sa présence, de son travail, de son absence, de son esprit, de ses sottises, etc. Un être qui ne profiterait de personne ne serait en relation avec personne. Par ailleurs, il y a des luttes, des résistances, des entre-deux mouvementés entre l’entreprise figée qui impose son cadrage et les personnes qui passent par elles, dont le désir de vivre excède tous ces cadrages. Il y a là une dialectique infinie avec toutes sortes de croisements, de retournements, de ruptures plus ou moins innovantes. En outre le capital c’est aussi du travail fixé, mis en mémoire; il peut se pétrifier ou au contraire entrer en rapport avec du travail actuel pour produire autre chose. Le travail accumulé, en forme de capital, n’a pas toujours la forme d’un gros bourgeois qui dévore le travail vivant pour grossir davantage. Il y a là quelque chose d’autre, comme l’écho d’une lutte essentielle et fondatrice entre l’actuel et l’histoire, la perception et mémoire, l’acte et le projet, etc.

Vous vous en moquez bien de l’exploitation, de l’aliénation à la marchandise, du fait qu’on perd sa vie à la gagner, que les rapports humains sont "réifiés", que l’on court après les chaînes du travail pour ne pas rester dans le vide…

– Cela me rappelle les écoulements désirants de certains auteurs situationnistes: Nous qui désirons sans fin… Oui, c’était l’un des titres phares. Je ne crois pas au désir sans fin, à la désaliénation totale, à la liberté sans entrave… Toutes ces bonnes choses – désir, liberté, renaissance… – n’ont de valeur que dans la lutte avec leur contraire, lutte sans fin, elle, avec ce qui leur résiste. Sans aliénation, ni chaînes ni cadre menaçant on ne peut pas se libérer, désirer, renaître. C’est l’entre-deux de cette lutte qui est sans fin.