En manque de paix

Comme toutes les bonnes denrées, la paix est très recherchée; tout le monde la veut: individus, groupes et nations, tous veulent avoir la paix; alors forcément, il n’y en a pas assez pour tout le monde; on est en manque, il y a pénurie de paix.

En fait, chacun veut sa paix, celle où il peut s’affirmer sans qu’on le dérange. Mais tant que l’affirmation de soi se fait au détriment de l’autre, ce ne sera pas la paix. Celle-ci n’est pas un gâteau qu’on se partage; ce n’est pas non plus un avoir, une matière précieuse dont chacun aurait une part. C’est un mode d’être: il s’agit d’être en paix avec soi lorsqu’on parle des autres et qu’on est en rapport avec eux. On ne peut pas être en paix avec soi quant à ces autres si, par devers soi, on les déteste, ou les méprise, ou les maudit… Il ne s’agit pas de paix intérieure (la lutte avec soi n’est pas mauvaise), il s’agit d’accepter que l’autre existe comme différent, et que cette différence ne peut pas disparaître.

La paix serait donc une conquête pour reconnaître en soi la part de l’Autre, puis la part des autres, spécialement de ceux qui vous touchent aux points sensibles de votre origine, et avec qui vous êtes en guerre.

Cette reconnaissance est difficile, car les rejets sont parfois hérités d’un long passé et font corps avec chacun, avec chaque identité. Alors, en attendant cette reconnaissance – et cela risque d’être long -, peut-on espérer que des instances de paix arrêtent les passages à l’acte, que chacune des deux entités endigue ses extrémistes, s’abstienne de les utiliser. On espère que cette abstention – ou cette abstinence – prolonge le plus possible les accalmies en attendant des accords sur le fond. Et là où une "force d’interposition" est en place, on espère qu’elle travaille à se rendre inutile, à terme, comme lorsqu’on retire une plaque de verre dans un aquarium, quand on l’a mise pour séparer des espèces qui s’entretuent, ou dont l’une prendrait l’autre comme proie.

Et justement, si l’une des deux parties se définit par la disparition de l’autre? Alors c’est le rôle des tiers de travailler à faire vivre l’entre-deux.

Il sera vivant, vivable, mais jamais complètement calme. La paix, qu’il faut chercher au quotidien et à long terme, signifie aussi achèvement, complétude; cela suggère qu’elle ne sera jamais atteinte. On peut tout juste espérer qu’il y ait souvent la paix.

Alors, en temps ordinaire, que peut-on faire?

On peut œuvrer pour que chacune des deux parties prenne connaissance de la version de l’autre: car elles s’affrontent parce qu’elles ont une version différente de l’histoire commune, de l’événement qu’elles partagent. Parfois on a demandé à un représentant de chaque camp de jouer le point de vue de l’autre; chez certains, ça s’est révélé impossible. Mais on peut au moins connaître le point de vue de l’autre, sa façon de voir cette histoire. Bien sûr, c’est très dur (mais c’est aussi très drôle) de connaître l’idée que l’autre se fait de vous.

Et si deux entités se battent parce que le "Dieu" de chacune rejette l’autre entité, il serait bon que chacune demande à son "Dieu" – régulièrement, pourquoi pas dans une courte "prière"? – de cesser son rejet. Cela aussi peut être utile. Souvent, ce qu’on met au compte de "Dieu", c’est un creuset de passions originelles pleines de vie et de meurtres; il n’est pas vain d’y ajouter des paroles actuelles d’apaisement; des vœux, bien sûr; mais si le "Dieu" ne les entend pas (surtout s’il n’existe pas), l’autre entité les entendra. Et cela peut être bénéfique. Tout comme lorsque l’un des deux chefs fait acte de repentance; c’est symbolique, mais non sans valeur.

On ne cherche pas laquelle des deux entités a raison, dans sa version; car cela voudrait dire que la Raison engloberait tout et serait la mesure commune. C’est justement ce qui n’a pas lieu. On peut seulement chercher à ce que la vérité de chacune soit compatible avec celle de l’autre. Et si elles ne peuvent s’accorder, qu’elles puissent au moins se connaître. A défaut de se reconnaître. Ce qui est dangereux, ce n’est pas que chaque partie n’ait qu’une vérité partielle; c’est qu’elle la brandisse comme vérité totale.

Mais si les positions sont réellement incompatibles, on ne peut pas espérer qu’elles se transforment en de simples opinions différentes. Parfois même, ce qui semble être une opinion est en fait une position inexpugnable, un support ultime. Là encore, la connaissance mutuelle peut éviter le déchaînement, si chacune des parties comprend que le problème est insoluble (par la violence) et qu’il faut accepter de le vivre comme des êtres différents, comme si les uns étaient bleus et les autres verts; des couleurs c’est-à-dire des longueurs d’onde différentes du même rayonnement. A charge pour les suivants de nuancer les couleurs. Là, le danger c’est que le politiquement correct veuille faire croire que les bleus et les verts sont tous les deux "vert-bleu"; et comme il y a d’autres couleurs, l’ensemble apparaît vraiment gris; cela peut être déprimant; mais c’est la couleur des dialogues qui ont cours; ils dénoncent la langue de bois en la parlant.

Dans les conflits violents où l’entente définitive est improbable, chaque partie a des responsabilités; il y a celles qu’on regrette et celles qu’on revendique. Celles qu’on regrette doivent être "rachetées", reconnues; les autres définissent la couleur de chacun, on n’y peut pas grand-chose; elles doivent être connues. En un sens, les identités ne sont que des responsabilités collectives; à connaître.

Bien sûr, si l’une des entités propage sciemment sur l’autre des idées fausses, juste pour jouir de battre l’autre en image à défaut de l’atteindre réellement (mais avec l’espoir qu’à force de frapper son image on l’atteindra), alors on est loin de l’idée de paix.

Pourquoi tant de gens résistent-ils à connaître la position de l’autre? Comme si de simplement la connaître risquait de les faire vaciller. Or l’acte de connaître ne change pas votre être, il peut tout juste vous donner un peu plus de mouvement. Donc, allez-y.

Et si dans ce processus, chacune des parties, en suivant sa ligne propre, vient à toucher au tragique que l’existence, c’est-à-dire à sa faille irréductible, sa contradiction insoluble (qui implique de supporter deux positions contradictoires), alors les deux parties peuvent se rejoindre et voir qu’elles ont en commun cette faille elle-même. Elles peuvent donc se rejoindre sur l’abîme, sans qu’il y ait danger de mort, contrairement à ce qu’on pense.