Sur le « boycott » arabe du Salon du livre – Malchance

Les porte-paroles du monde arabe, intellos et politiques confondus, protestent contre le fait qu’Israël soit l’invité au Salon du Livre. C’est de bonne guerre: si on n’aime pas qu’Israël existe, a fortiori on n’aime pas qu’il soit honoré, même et surtout à juste titre: pour sa bonne littérature. La raison invoquée: on ne peut quand même pas inviter un pays qui réprime "le peuple palestinien" dans sa lutte libératrice. Donc: solidarité envers les frères combattants. L’ennui, c’est que l’horreur islamique pour toute idée d’Etat hébreu, le rejet de toute souveraineté juive – précèdent les mauvaises conduites d’Israël.

Ainsi la malchance de ces porte-paroles c’est que l’histoire les met souvent, presque toujours, en position d’exprimer la vindicte antijuive contenue dans leur origine, inscrite dès ses textes fondateurs, en déguisant cette vindicte sous le masque du soutien au peuple frère. La malchance c’est d’être obligé de mentir ou de se mentir; car cette vindicte antijuive est de loin plus intense que la solidarité envers les peuples "frères"; laquelle est très relative dans les faits: souvent les peuples frères s’entretuent, mais cette vindicte, elle, est invariante.

En France, des esprits honnêtes donnent quand même raison à cette colère arabe contre ladite invitation; en cherchant tous les défauts de cette présence israélienne: Israël a dû magouiller pour que l’invitation coïncide avec son 60ème anniversaire, et obtenir ainsi un supplément de reconnaissance. Là encore, c’est de bonne guerre; pourquoi pas? En outre, Israël a écarté de l’invitation des écrivains arabes, des écrivains de langue yiddish, etc. C’est possible, et si c’est vrai c’est bien dommage. L’invitation comporte donc des aspects discutables.

Mais cela justifie-t-il cette levée du monde arabe – qui aboutit à ce qu’une littérature digne d’être honorée ne le soit pas? Si c’est le cas, on serait dans une logique "chrétienne" un peu puriste: pour que ce rejet arabe agrémenté de boycott soit critiquable, il faut qu’il n’y ait rien à redire à l’invitation d’Israël. On retrouve là un vieux principe: Si tu veux juger sois totalement innocent. Seul peut juger celui qui n’a jamais fauté. Principe dévot, c’est-à-dire hypocrite. Du reste, l’Eglise au fil des siècles ne l’a jamais respecté.

Quand ils occultent l’hostilité originaire envers toute souveraineté juive, et la déguise sous des masques acceptables, ces porte-paroles arabes révèlent leur grille de lecture particulière: Israël est une pure création de l’Europe, une implantation étrangère en terre arabe. Et cela explique tout le reste: que le monde arabe soit militairement impuissant, que la pauvreté y persiste, que l’intégrisme y prédomine, que la suspicion y règne, que la créativité y soit très rare, etc.

Ces braves gens qui protestent ou boycottent semblent "parlés" ou programmés par la chose qu’ils ignorent d’eux-mêmes, qui est présente noir sur blanc dans leur credo, sous forme de malédiction envers les autres – l’Occident chrétien et surtout Israël.

D’autres esprits lucides, dans le monde arabe, ressentent qu’il y a "malédiction" et la perçoivent dans le rejet ou du moins la suspicion envers leur identité. Ils l’expliquent en disant que celle-ci n’a pas fait son deuil de sa splendeur passée et que de son côté l’Occident maintient envers elle une suspicion injuste. Mais ces esprits lucides oseront-ils un jour faire le pas de considérer que pour sortir de la malédiction dont le monde arabe se croit l’objet, il faudrait qu’il dépasse la malédiction dont il est le sujet, celle que son texte fondateur formule envers les autres? Concrètement, je l’ai souvent suggéré: si les arabo-musulmans croyants (et ils le sont à 90%) faisaient régulièrement une courte prière à Allah: "qu’il arrête sa malédiction envers les juifs et les chrétiens" – alors eux-mêmes et leurs sociétés se dégageront de la malédiction qu’ils ressentent.

C’est en tout cas ce que je montre dans certains livres sur cette question[1].

En attendant, n’importe qui peut objecter ceci: n’est-ce pas trop facile, quand les chefs arabes lancent un mot d’ordre (ici le boycott) hostile à Israël, de l’imputer à leur vindicte antijuive originelle? Tout comme ces mêmes chefs arabes objectent, quand on critique leur attitude, que c’est par "islamophobie"? Ces deux objections sont vraies, tout en étant également simples voire grossières. C’est bien pourquoi nous parlons de "malchance": c’est indépendant des acteurs qui s’agitent, qu’ils soient honnêtes ou non, de bonne foi ou non. La preuve, ils en viennent, alors qu’ils aiment sans doute la littérature, à fustiger la présence de romanciers, qui d’ailleurs, pour la plupart ont la coquetterie de défendre "les Arabes"… Pourquoi les fustiger? Qu’avez-vous contre ces romans? Est-ce au nom d’une Cause supérieure? plus fondamentale? Justement, de quels fondements provient-elle?


[1] Voir "Les trois monothéismes", (Seuil, Points, 1997) et "nom de Dieu", (Seuil, Points, 2006).