La graine et le mulet

Ce film de A. Kéchiche exprime fort bien l’un des aspects de l’immigration maghrébine: quand l’immaturité de certains jeunes "tue" les vieux, les parents, qui justement sont pour beaucoup dans cette immaturité[1]. Ici, Sliman, le héros est un ouvrier marocain de la soixantaine flanqué de ses filles, ses deux fils dont l’un est assez terne et l’autre immature qui délaisse femme et enfant pour courir les jupons… Le vieux aussi a laissé sa femme et "paie" son loyer dans un hôtel en couchant avec la patronne qui vit seule et a une fille charmante, "ado" sensible et spontanée.

Le vieux vient d’être licencié du chantier naval et il veut se donner une nouvelle chance en retapant un vieux bateau pour en faire un restaurant où il y aurait du couscous-poisson. Les démarches administratives révèlent de petits responsables français assez honnêtes, pas si racistes que ça, plutôt ouverts. A la soirée d’inauguration, très festive, on les invite ainsi que les amis; l’ex-femme fait son grand couscous-poisson, mais au moment de servir, on s’aperçoit que la semoule n’est pas là, elle est restée dans le coffre de la voiture avec laquelle le fils aîné a fui (il a vu parmi les invités une de ses maîtresses). Entre-temps, Sliman part en moto vers son ex-femme lui demander de refaire un couscous, il tombe sur sa belle-fille désespérée (qui nous offre une longue scène de femme trompée); puis il se fait voler la moto par trois jeunes de la Cité. Il court derrière eux jusqu’à épuisement. Cependant la soirée est sauvée de justesse par l’hôtelière: elle refait un couscous (que l’on sait d’avance médiocre) et par jolie fille fait la danse du ventre jusqu’à presque l’épuisement pour faire patienter les invités furieux.

Le film est assez cruel pour le milieu immigré maghrébin, car si le héros Sliman n’est pas un raté, sans être une réussite (il a trimé trente-cinq ans et se fait virer avec pas grand-chose, comme beaucoup d’ouvriers français "de souche"), c’est son petit monde qui respire la ratage, celui du fils aîné étant le comble. Il y a toujours quelque chose qui ne marche pas; comme si le mode de présence des personnes, surtout des mâles (les filles et les femmes semblent mieux plantées) flottait, bancal, symboliquement invalide, et pas toujours en raison du "racisme".

Du coup, les dialogues sont ternes, médiocres, aussi longs et fastidieux qu’un bonjour entre bédouins dans le désert (dix minutes au lieu d’une ou deux pour gens ordinaires. Le film aussi, aurait beaucoup gagné s’il avait une heure de moins; peut-être se veut-il à l’image de cet univers? Alors c’est gagné: il n’est pas très réussi.

Pourtant le thème traité est assez universel: le retour des ratages du fils sur le père; impasse qu’on retrouve dans des familles européennes classiques, lorsqu’un enfant se révèle immature, caractériel, hors des moules qu’on lui a préparés, et que son état mortifie les parents et casse leur mode d’être jusque-là "harmonieux"…

Mais l’idée était bonne, de mettre en scène le Maghreb qui invite les Français en France, à manger "notre plat". De quoi les culpabiliser (on ne rejette pas des gens qui vous nourrissent!…), de quoi faire taire les élans agressifs. Mais voilà, le repas est raté, tendu, pénible, trop greffé sur la névrose familiale, nourrie peut-être par toute une tradition…


[1] . Nous appelons maghrébin, des gens ayant une culture maghrébine (qu’elle s’ajoute ou non à leur culture européenne, quelle que soit leur nationalité.