Aristote aujourd’hui?

Dans le lieu d’études bibliques que j’anime, le texte nous donne sans cesse à penser sur l’humain – tel qu’il fut et tel qu’il est, avec ses failles, ses élans, ses folies.

Aristote aussi donne à penser, mais sur un mode plus éloigné de notre vie actuelle: je doute que sa biologie ou sa physique "tiennent le coup" pour un chercheur en neurosciences ou en physique des particules.

Mais ce qu’en dit A. Badiou[1] mérite réflexion. Il l’oppose à Platon, reprenant là-dessus des repères très classiques. Pour le platonicien, dit-il, les mathématiques sont "le vestibule de toute pensée de l’être". Soit, elles nous apprennent, à leurs moments les plus aigus, peu accessibles au public, quelques événements d’être captés au fil des lettres qu’elles combinent et font jouer dans leurs démonstrations. Certes, d’autres textures, dont celles de la Bible , de la psychanalyse, ou de la grande littérature, projettent aussi quelques éclairs sur nos rapports à l’être. Badiou, quand à lui, nous annonce qu’il a fait "une ontologie du Multiple, dont l’ultime support est le multiple de rien, l’ensemble vide". Autrement dit, il a fait l’ontologie de la théorie des ensembles et de certaines de ses conséquences, puisque cette théorie "part" aussi de l’ensemble vide pour se bâtir et pour bâtir d’autres champs mathématiques. Et il oppose cela au texte où Aristote "démontre" que le vide n’existe pas. Cela fait-il sens? Il est clair qu’Aristote parle du "vide" de la Physique et non de l’ensemble vide qui a une propriété contradictoire, et qui n’a donc pas d’élément. (On sait qu’en physique quantique, certains phénomènes ont des propriétés contradictoires mais ils existent néanmoins.) Ajoutons qu’en théorie des ensembles, c’est dans la suite immédiate d’un axiome qu’on "démontre" l’existence de l’ensemble vide. Son existence est une conséquence immédiate de l’"axiome de substitution", qui permet de nommer "ensemble" tout ce qui vérifie une proposition; et l’ensemble vide vérifie la proposition "x ≠ x"; son existence est donc à peine démontrée. Elle est "dans" les axiomes de la théorie.

Badiou rappelle que pour Aristote il y a une "science de l’être en tant qu’être". Est-ce si sûr? Il existe alors une approche de l’être, un savoir de l’être, qui s’enrichit diversement au fil des temps; mais que ce soit une science, c’est douteux. Sauf à poser que cette science n’est autre que la mathématique, mais évidemment on ne le démontre pas, on le pose. C’est la position de Badiou. Elle se juge à ses résultats. Y en a-t-il de nouveaux?

L’être, nous dit-il, "est une notion équivoque, dès lors qu’on l’applique à la fois à l’existence réglée de ce qui est (…) et à la force de rupture de ce qui survient, ce que j’appelle un événement". Disons-le autrement: l’être est présent (voire actif) dans ce-qui-est et en même temps il traverse et dépasse ce-qui-est; ce dépassement n’est pas toujours un "événement visible", mais il est intrinsèque à l’être; sinon l’être se réduirait à "ce-qui-est". Bien sûr, cela donne à l’être un double caractère, mais pourquoi pas? (On sait depuis longtemps, même avant Parménide, que l’être est contradictoire puisqu’en un sens il est et il n’est pas… tout ce qu’on voudra.) Cela dit, il arrive que ce que j’appelle événement d’être ou secousse d’être exprime plus clairement cet écart ontologique entre l’être et ce-qui-est.[2]

Badiou ajoute qu’Aristote suggère trois sortes de négations; mais on sait que, par exemple, Freud aussi en a distingué trois dans le psychisme humain, trois qui les recoupent en partie; ce ne sont pas tout à fait les mêmes. Cela dit, prenez une phrase assez longue, elle comporte cinq ou six formes de négation, et bien plus, selon les manières successives de nier l’un de ses termes. Par exemple: je t’aime follement depuis longtemps peut être niée d’au moins quatre manières.

Enfin, le dégoût d’Aristote pour les choses singulières, exceptionnelles, monstrueuses, pathogènes, le disqualifie comme compagnon privilégié du penseur actuel qui s’implique dans le drame humain. Et pourtant, sa remarque, que rappelle Badiou, à savoir qu’il faut s’efforcer de vivre "en Immortel", est assez bonne. Mais qu’est-ce que vivre "en Immortel" sinon être soucieux de la transmission? même au niveau biologique, c’est celle de la vie qui rend l’humain immortel. A fortiori la transmission du symbolique, qui est le propre de l’humain.

Autrement, la lecture d’Aristote aide à philosopher, au sens de prendre place dans l’histoire de la philosophie, et d’en célébrer les rites. Mais pour ce qui est du réel tel que nous le vivons, scientifique, psychique ou politique…, il n’est pas sûr qu’elle nous aide.


[1] . Voir "Le Monde" du 1/2/2008.

[2] . Je montre dans mes "Lectures bibliques" que le texte hébreu ne cesse de traquer ce type d’événement, pour illustrer l’écart en question.