Nos livres dans le monde…

Paru dans LE MONDE DES LIVRES du 30.11.2007:

ce compte-rendu du livre de Daniel Sibony:

L’enjeu d’exister-Analyse des thérapies

Seuil, sept. 2007, 394p, 22,50€

            "Avec L’Enjeu d’exister, Daniel Sibony analyse les thérapies (systémiques, cognitives, comportementales…) dont le développement est ordinairement posé comme une mise en défaut de l’approche psychanalytique. Il met en évidence que toutes, "qu’elles le sachent ou non", s’agrègent autour de l’idée d’inconscient. Et révèlent ainsi une forme de filiation aux concepts de Freud. "En un sens, reconnaître leurs origines freudiennes les aiderait à s’en libérer ; à s’en servir plus librement", explique-t-il.

            Argumenter et assumer sa différence, baliser son cheminement… Cet essai se trouve dans la continuité de la réflexion que Sibony posait déjà il y a une quinzaine d’années dans Le Peuple "psy" (Balland, 1993, "Points", 2007), où il s’efforçait à un état des lieux. Il donne ici un regard, un point de vue sur l’acte thérapeutique abordé dans des pratiques différentes : mêlant compréhension attentive et vision critique (en premier lieu sur sa propre discipline), il ouvre des chemins vers les devenirs de la psychanalyse, la regardant, active, comme étant avant tout une transmission de vie, "une passation d’être"."

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            Voici l’enregistrement de l’interview donnée par D. Sibony à ce journal (en vue de l’article ci-dessus)[1].

            – … …

            – D.S.: Cette couverture du livre représente une sculpture, une "échelle de Jacob". Je l’ai trouvée intelligente car plutôt que de partir de la terre pour arriver au ciel, comme dans la Bible, l’échelle part on ne sait pas d’où, elle arrive on ne sait où, mais à chaque pas, on a la terre à droite et le ciel à gauche; ou l’inverse. On est toujours entre ciel et terre. C’est une position essentielle, plus simple et plus concrète que de partir de la terre pour "monter au ciel".

            

            – Cet Enjeu d’exister fait un peu suite au livre paru il y a quinze ans, Le peuple "psy" qui faisait un "état des lieux" mais qui aussi secouait la conception officielle (y compris lacanienne) de la psychanalyse, conception qui au fil du temps la rend suspecte à juste titre. En fait, comme au judo, je vais dans le sens des critiques pour, en les prolongeant, les ramener à leur source freudienne qu’elles dénient ou qu’elles ignorent. Cette ignorance me semble un symptôme, donc je ne la dénonce pas, je l’analyse en montrant qu’elle rabat les thérapies en question sur ce que j’appelle un transfert ponctuel. Cette notion permet d’éclairer toutes les pratiques où il y a de la suggestion. Dans l’analyse aussi, il y en a, et je montre qu’elle a un rôle et qu’il est vain de la nier. L’analyste suggère mais il n’est pas dans la suggestion. Quant au rejet de la source freudienne, je le rattache à une notion que j’ai créée il y a longtemps, le complexe du Second-premier qui, selon moi, offre un cadre plus large que celui du complexe d’Oedipe. L’effet de Second-premier existe dans toute histoire de transmission, notamment de savoir, donc dans toute mise en jeu de l’inconscient. Car l’inconscient, à la limite, je le définis comme effet et cause de transmission: pensez à des parents qui ont un fantasme conscient, précis et intense, dont rien n’est dit à leur enfant; il y a tout chance que celui-ci, une fois grand, présente des traces de ce fantasme, des traces dont il est inconscient. Autrement dit, du conscient enrobé de silence et passé par la génération, par le rapport sexuel qui engendre un nouvel être, cela produit de l’inconscient. C’est une vue un peu massive mais éclairante.

            

            – Ce livre n’est pas un état des lieux, j’y fais une vraie analyse des thérapies, comme le sous-titre l’indique. Plutôt que de les opposer à la psychanalyse, j’accepte qu’elles veuillent s’en passer, mais l’analyse revient sur elles d’un point de vue nouveau, qui privilégie l’enjeu d’exister plutôt que les diverses conformités conceptuelles.

            

            – Leur façon de refuser leur origine freudienne, ces thérapies la paient cher. Si elles reconnaissaient plus franchement cette origine, elles seraient plus libres vis-à-vis d’elle; et leur apport serait plus fécond. C’est comme dans la relation duelle parent-enfant: si le parent est en position symétrique, non seulement il se nuit mais il nuit à l’enfant; s’il est en position de reconnaissance, il peut bouleverser toute la scène et transmettre un partage.

            

            – Je n’ai pas pris ces thérapies "de front", mais je ne les "suis" pas pour autant. Pour comprendre les gens, il faut être à côté d’eux plutôt qu’en face, et ménager un entre-deux. J’ai compris que ces thérapeutes, en un sens, se sont offerts (ou sacrifiés) à une demande sociale qu’ils ont eux-mêmes entretenue, une demande d’aller vite, de ne pas souffrir, etc… Toutes ces demandes issues de techniques comportementales sont venues en retour renforcer ces techniques et couper court à une recherche du lieu d’être et d’existence. Or beaucoup de patients viennent avec une demande sur le comportement, et quand l’espace de la rencontre se construit, cette demande se module en recherche d’existence.

            

            – Je n’ai pas pensé "répondre" au Livre noir. Au fil de ma trentaine de livres, j’avais des textes cliniques inédits pour témoigner de ma pratique. Ce témoignage occupe le tiers central de ce livre, avec l’enjeu d’exister et la passation d’être, comme concepts majeurs. La réponse au Livre noir s’est réduite à un dialogue sur "les TCC comme cas limite de l’analyse"; je dirais presque: état-limite de l’analyse. En fait, mon livre peut les aider à mieux voir dans quel cadre ils travaillent.

            

            – Pourquoi cette tolérance? Sans doute parce que je suis assez libre; je reçois les uns et les autres; ma position est radicale, exposée, mais je n’ai pas à me protéger ou à me soucier de mieux vivre: c’est mon travail créatif, dans l’écriture et l’analyse, qui doit être vivant. Cette position d’indépendance, est la mienne et je lui donne une certaine consistance. Qu’elle soit originale et productive, l’existence de cette œuvre permet de s’en rendre compte. Comme analyste libre, et non électron libre, je suis dans une transmission et non dans un touillage solitaire du savoir qui fait "langue de bois" dans bien des groupes.

            Or bizarrement, ma démarche dans ce livre restitue à chaque thérapie son "génie" propre,  c’est-à-dire son ancrage dans l’inconscient. Et de les analyser en ces termes permet, en retour, de voir la psychanalyse sous un angle plus vif, que j’appelle passation d’être et qui vise l’essentiel, à savoir l’enjeu d’exister. Ce ne sont pas ces thérapies qui "enrichissent" l’analyse, c’est de les aborder sous cet angle qui à la fois les reconnaît dans leurs limites et permet de faire bouger celles de l’analyse, de "l’idée psy".

            

            – Quel est mon foyer? Je suis un foyer, qui est resté "enflammé" sans se consumer. Jusqu’à présent mon œuvre est assez éclairante, elle aide pas mal de monde à vivre et à penser. Elle n’est pas très médiatisée, mais j’ai de nombreux témoignages du fait qu’elle "existe" pour beaucoup.

            Tenez, sur le Proche-Orient, ces jours-ci, on me remercie d’avoir écrit Les trois monothéismes, et Psychanalyse d’un conflit.

            Bien sûr, ce serait sympathique de discuter avec les porte-paroles de ces courants thérapeutiques, mais c’est eux qui n’y sont pas prêts: je n’ai pas d’enjeu "politique", j’ai celui d’exister et de faire exister une pensée.

            Peut-être que ce que j’aime, au-delà de la psychanalyse, c’est de faire exister des idées neuves, même de simples étincelles. Le fait est que ça aide, ça éclaire les gens. Ce n’est pas pour rien que j’ai commencé par la recherche mathématique; j’aime quand il surgit du nouveau. C’est normal que les médias n’aient pas de quoi le capter, mais il existe; et il aide à comprendre beaucoup de choses. Par exemple, de mieux comprendre ces thérapies permet de désamorcer leur fureur contre Freud et l’analyse. Cela aussi je le transmets aux patients: apprendre à désamorcer les obstacles qu’ils dressent contre eux-mêmes. L’important est de produire dans ce travail une texture d’existence qui soit forte et en mouvement… Soit dit en passant, j’ai croisé la pensée de Sartre sur l’existence (qui précède l’essence) et j’ai dû m’en démarquer, vous avez pu voir comment…

            

            – Les TCC sont des méchants? Vous savez, quand on se fixe sur le projet de créer des œuvres qui vivent et qui transmettent de la vie, on n’est pas très sensible à la méchanceté ambiante. Bref, la prendre pour objet d’étude est une bonne protection. Outre que j’en ai vu d’autres: par exemple: votre journaliste qui s’occupe de "psy" et qui n’a pas dit un mot de mes livres depuis vingt cinq ans que j’en envoie? Et tel chef de secte lacanienne qui interdisait mes livres dans son Ecole? Des méchants et des mesquins, il y en a partout, mais je m’en sers pour affiner mes vues sur, par exemple, la perversion. Je vous recommande mon livre là-dessus qui, déjà il y a quinze ans, analysait le terrorisme comme perversion. Certains découvrent cela aujourd’hui. Le silence des médias sur mes livres les protège en un sens, et fait que beaucoup les découvriront peu à peu. C’est comme tel un travail de création de pensée, de passation d’être… Ça vous fixe des idées, en vous montrant aussi le danger des bonnes idées: le risque de s’y noyer comme une mouche dans le miel.

            Au fond, cette grosse vulgarisation de l’idée "psy", on peut la déplorer lorsqu’on a des fantasmes de maîtrise, de contrôle. Mais si on les a traversées, on peut voir que cette énorme imprégnation de la société par l’apport freudien impose à ceux qui ne sont pas trop vulgaire une exigence plus aiguë: être au-delà des petites dissensions, voir plus loin; en l’occurrence, plus loin que les livres noirs ou anti-noirs.

            Curieusement, j’ai fait le même travail sur les religions, et le résultat est tout sauf "œcuménique"; inintégrable dans les prétendus sur ces thèmes, dialogues où le côté patelin cache des violences meurtrières. Mon travail n’est pas œcuménique: pour que tous ces gens s’entendent, il faudrait que chaque courant se confronte à sa faille, ses origines, reconnaisse sa déficience par rapport à elles, et voie ce qu’il peut faire de cette faille irréductible. Il n’y a pas d’universalisme globalisant; ou alors, s’il fait le vide des écueils et des cassures irréductibles, il produit une enveloppe dérisoire ou totalitaire de l’humanité, et ce au nom de l’"humain". C’est vers cela qu’on s’achemine. Mon travail est une objection vivante à cette approche banale, selon laquelle, en gros, on fait tous "la même chose". En l’occurrence, l’acte symbolique que nous essayons de transmettre, ce n’est pas des mots, des signifiants, ou des "rappels de la loi"; ce n’est pas la réduction à tel ou tel schéma conceptuel. C’est autre chose. Ce livre vous en donne une idée.

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            Note. De toutes façons, il faut féliciter le journal Le Monde de signaler les œuvres de D. Sibony. Il les reçoit depuis une trentaine d’années à raison d’un livre par an et n’en dit mot sauf, récemment, pour Lectures bibliques (5 lignes) et pour Création. Essai sur l’art contemporain (4 lignes). On est en pleine ouverture. Bravo.


[1] . Les questions, très brèves, sont inaudibles à l’enregistrement. Les réponses ont pu être transcrites, et sont ici résumées.