Emouvante « guérilléra »

Oui, émouvante guérilléra du Farc dont on a eu un bout de Journal intime[1]. Non pas tant par sa façon d’éclairer le jeune-qui-se-jette-sur-un-idéal, car ce mécanisme commence à être bien connu: on est dans une famille "bourgeoise" qui forcément ne voit pas plus loin que le bout de son confort, on ne sent pas l’altérité, il faut aller la chercher loin, du côté des autres langues et coutumes, des peuples "exotiques", c’est là qu’il y a de l’authentique, de la couleur… Si en outre il y a là-bas une "avant-garde" qui se bat, c’est l’idéal, enfin on s’identifie, on fait corps avec, pour un élan qui vous porte plus loin que vous, que cet horizon borné et gris, etc, etc. Ce mécanisme bien rôdé n’est même pas illusoire, il a toute sa normalité: à un moment donné, les jeunes ont besoin de dire non aux parents pour pouvoir faire comme eux; pour envisager à leur tour d’avoir un lieu, de se faire une place, peut-être de fonder famille… Et s’il faut pour cela faire un grand détour, un grand "écart", pourquoi pas? On revient chez soi ou dans son lieu d’origine avec quelque chose d’"autre", même avec une défaite, dès lors qu’on en est revenu et que ça permet de se faire un chemin différent; un peu… Si les parents intégraient ce type de crise, de rupture-avec-retour, il y aurait moins de grincements et de souffrances. (Mais après tout, faut-il vraiment qu’il y en ait moins?)

Donc, ce n’est pas de ce côté-là que ça apporte du neuf. Là où la jeune hollandaise du Farc innove, c’est dans sa manière de dire qu’elle en a marre. Voyons le déclic de sa désillusion. Ce qui la révolte, ce qui lui suggère de rompre avec ces gens, ce n’est pas la dureté du combat, ce ne sont pas les obstacles à franchir chaque jour. Au contraire, elle dit: "Je suis heureuse quand je dois lutter pour quelque chose, quand je dois vaincre de nouveaux obstacles et souffrir". (Elle ajoute même "Bizarre comme je suis"; elle a raison.) Mais ce qui lui fait envisager de rompre son engagement, c’est la jouissance des commandants: "Ils ont du fric, des cigarettes, des gâteaux…", ils peuvent s’envoyer qui ils veulent: "quand nous sommes arrivés ici, mon commandant m’a demandé de parler à l’autre fille parce qu’il voulait se la faire. C’est toujours la même chose". Si les chefs jouissent là où les autres se sacrifient, et s’ils jouissent en faisant valoir leur position, dans un combat où les autres n’ont qu’à se laisser brimer, alors il y a une rupture de contrat, ça ne va plus. On voit même se profiler la société future pour laquelle "on se bat": il y aura les dirigeants, bien protégés par leur fonction "essentielle" – de diriger -, ils prélèveront leur part de jouissance, souvent sexuelle, un vrai droit de cuissage, sur la piétaille du Parti, de l’avant-garde, ou du peuple qu’on mène vers l’avenir radieux. Ils jetteront des regards noirs et sévères sur les subalternes qui faiblissent dans le combat…

L’intéressant c’est qu’on a vu ce phénomène dans un beau film récent, La vie des autres: un flic est chargé de surveiller les déviants, dans l’Allemagne de l’Est communiste, et il décide de trahir la Cause , de ne plus fliquer comme avant, lorsqu’il voit la jouissance sexuelle du dirigeant: le jour où il s’aperçoit que le camarade ministre couche avec la maîtresse de l’écrivain qu’il est chargé, lui, de surveiller. (Une belle actrice, sincère et faible, qui sera acculée au suicide.) Alors le flic-militant comprend qu’il travaille, que tout le système travaille pour la jouissance des dirigeants et non pour une quelconque "bonne Cause". Il décroche, non parce que c’est un flic humain ou tendre, mais au contraire parce que c’est un pur et dur, qui veut servir la seule Cause. Et à la place de celle-ci il voit du sexe, du désir, de la jouissance non cadrable. L’élan totalitaire s’effondre sur cette envie de jouir, infime mais impérieuse, qui émane de la chair vive; cette faiblesse de l’humain qui sauve l’humanité. Après tout, même dans la grande URSS, ce sont les geôliers du système qui ont jeté l’éponge, suivis par la masse – laquelle, en se libérant, en se précipitant, les a piétinés: tout ce monde était suffoqué par le manque à jouir.

            P.S. La pression du manque-à-jouir a bien sûr d’autres usages. Par exemple, après mon article sur le Cardinal Lustiger (Libé 13/8/07), un historien a protesté[2] en disant que j’ai accusé le Cardinal de "manipuler" les gens, et le pape Jean-Paul II d’avoir de "noirs desseins". Le lecteur peut vérifier que mon article ne contient pas une telle idée. Alors pourquoi cet homme me l’a-t-il imputée? C’est ce qu’on appelle une projection, acte thérapeutique élémentaire; en l’occurrence, est-ce pour combler un manque-à-jouir? Espérons seulement que ça lui a fait du bien.


[1] Voir Libé du 17/9/07.

[2] . Voir C. Szlakman, Libé du 16/08/07, que je découvre aujourd’hui.