Retour d’Israël. Un désir de vie indestructible

Je reviens d’un bref séjour là-bas, dans ce pays où je vais de temps à autre non pas pour "prendre la température" du conflit ou pour mieux comprendre ce qui se passe (je sais qu’il y a là-bas l’irrémédiable passionnant de la condition humaine, et je me suis donné les moyens d’en éclairer quelque chose et d’en être assez averti[1]); j’y fais donc simplement de brefs séjours pour ressentir… la paix. Vous pensez que je me moque de vous: aller chercher la paix au Proche-Orient… Pourtant, c’est vrai, je la ressens là-bas, profondément: très différente des bonnes manières constipées d’ici où l’"on vous fout la paix": là-bas je sens des forces énormes de haine, d’amour, de jalousie, d’acquiescement… – dont les contradictions pourraient faire que le ciel tout entier vous tombe sur la tête, et justement, il ne le fait pas, il se retient, toute violence suspendue, et vous êtes là, je suis là sur la plage de Tel-Aviv ou la terrasse d’un grand hôtel à revoir un manuscrit pour l’éditeur parisien; tout est calme, la mer limpide est fraîche, le soleil (dont vous avez remarqué qu’il est devenu partout méchant sur notre planète, c’est cela le vrai problème écologique, c’est que les réactions nucléaires là-bas, à des millions de kilomètres, ont changé de nature, et ça dépasse les pauvres écolos qui ressassent des économies de bouts de chandelles quand la question est cosmique), le soleil donc, tempéré par une brise légère nous rappelle que c’est bon d’être là; et c’était bon tout à l’heure, à l’hôtel King David de Jérusalem, de déjeuner au calme en face de la vieille ville en regardant la muraille turque qui n’a rien d’antique et la prétendue citadelle de David qui était déjà sur nos kippas à Marrakech et qui ne date certainement pas du Roi David mais qui rappelle sa mémoire, sa transmission poétique, guerrière, éthique, prometteuse d’infini, de durée, d’existence durable – pour un peuple sans cesse menacé d’effacement parce qu’il fut le premier à faire une certaine trouvaille.

Et donc je suis bien là-bas, parce que toutes les violences possibles sont retenues. Pendant qu’on croit ici, en Europe, grâce aux images bien ciblées, que cette contrée est à feu et à sang, ou du moins "très chaude", on est bien là-bas avec son désir de durée, désir de vie indestructible. Ce n’est pas rien, dans un pays où une partie de la population considère que l’autre partie n’a rien à faire là, qu’elle est faite d’intrus, d’envahisseurs. Ce n’est pas faux, mais c’est ainsi: les Arabes sont venus avec la conquête islamique, l’histoire les a mis là depuis des siècles; personne ne peut les "virer"; et les Juifs sont là par leur parole sur cette terre, devenue terre "possédée" par cette parole, depuis des millénaires; parole qui les y a ramenés, souvent à leur insu, en plein XXème siècle. Eux aussi, personne ne peut les chasser. Et même s’ils disparaissaient, ils seraient encore là, dans la parole islamique qui les maudit régulièrement; ils seraient là en négatif comme l’éternel repoussoir de ce dernier monothéisme, qui a besoin d’eux pour nier ce qu’il leur doit et pour mieux affirmer sa pureté.

Ainsi, malgré cette dissension fondamentale et fondatrice, des formes subtiles de vie maintiennent les gestes du convivial. En outre, les Israéliens ont le don de réduire cette violence latente à des foyers ponctuels, des îlots infimes: parfois, dans mes brefs séjours, il y a un attentat-suicide, on l’entend, on s’interrompt dans la conversation juste un instant, le temps de dire que c’est triste, que c’est dommage, et on passe à autre chose. Autre chose, ce sont les débats interminables, les interprétations, les discussions passionnées, les affaires. Pendant que je déjeune au King Citadelle, non loin de moi, des Juifs parlant français discutent avec animation; au bout de combien de temps vont-ils parler d’immobilier? Trois minutes. Je n’ai rien contre, mais l’immobilier reste un des domaines où les idées, trop immobiles, n’inventent rien de transcendant.

            Je sors et je hume l’air de Jérusalem, j’aspire sa lumière fine. Sans vouloir la désacraliser, je remarque en passant que c’est une ville de montagne, qu’en altitude elle est plus proche de Chamonix que d’Aix-les-Bains, elle est à près de 900m, cela rend l’air plus pur et plus aigu, la lumière plus subtile et inspirée. Cela veut dire aussi que ceux qui l’ont bâtie, et le divin qui a choisi d’y "faire habiter son Nom", s’y connaissaient en bons lieux. Remarquez, ils parlaient non pas d’habiter (et encore de l’immobilier), mais de faire habiter quelque chose de mystérieux, dont le Nom de l’être est un profond symbole. Mes pas me mènent bien sûr vers le Mur (du Temple, pas l’autre), à travers la ruelle du souk – où je retrouve sous d’autres formes le souk de Marrakech où j’ai vécu; je demande distraitement à un jeune Arabe, en anglais, "The way for the West wall…What wall?" me dit-il. J’y arrive, et une nouvelle image me frappe: là-haut, la Mosquée et le Dôme, lieux fermés et bien bâtis, bien campés sur le Mont du Temple – et même, pourquoi ne pas adopter la version palestinienne: sur le Mont du Temple absent, là où la Mosquée "lointaine" vient remplacer le Temple-juif-qui-n’a-jamais-existé… Et je vois le Mur en contrebas, et les Juifs qui prient à ciel ouvert, "dehors" par rapport à un "dedans" qui n’existe pas, puisqu’ils prient et s’agitent au pied du Mur. Le contraste m’a saisi. Une Française me reconnaît: –Vous êtes Sibony? Vous avez fait une conférence… Je me permets alors de demander à sa fille israélienne enturbannée (très religieuse) si elle savait quel jour on visite la Mosquée. Réponse nette: Il ne faut pas y aller. On ira seulement le jour du Mashiah, car pour l’instant c’est entre leurs mains. Je m’éloigne après un bref échange, en me disant que la folie a encore toutes ses chances, et après avoir vérifié que la fille ne comprend pas des versets bibliques essentiels, comme celui qui était sur les murs de la synagogue en grotte, là à gauche du Mur, le verset qui dit: "Acclamez son peuple, O nations, car il vengera le sang de ses serviteurs, etc." Ils l’ont retiré, bizarrement. En tout cas, la fille, son fanatisme lui remplaçait tous les versets.


[1] . Voir Proche-Orient. Psychanalyse d’un conflit, Seuil, 2003.

[2] . Op. cit.

Le lendemain, je suis à Tel-Aviv, sur la plage au soleil, à travailler. J’ai dit que c’est vraiment un lieu de paix, mais si les fusées du Hamas ou de Hezballah parviennent à aller plus loin, et si elles sont plus ciblées, tout peut changer. Pour l’instant, c’est bon, d’autant meilleur que c’est fragile, précaire, mais cela fait un bien fou. Curieux enchaînement des causes: l’indépendance de la Cisjordanie tarde à venir à cause ses fusées de Gaza, qui rappellent que si un jour la "West Bank" est autonome, dès que des jeunes voudront se réchauffer l’âme et mieux fusionner avec Allah, même sans rejoindre son parti (Hezb-allah), ils enverront des fusées, de Tulkarem ou d’ailleurs, qui arriveront pour le coup en plein dans Tel-Aviv. Et là, il sera clair pour tout le monde que ce qu’ils voulaient libérer, c’était bien "toute la Palestine ". Cette façon de confondre la partie et le tout, de viser la partie pour avoir tout, c’est ce que j’appelle une technique de la greffe, que l’on retrouve souvent ailleurs. Par exemple, on greffe sur Israël le trait "occupant colonial", trait réel parmi les autres modes d’existence de cet Etat, et cela permet de dire que c’est un Etat colonial, qu’on peut donc ameuter sur lui les forces anti-coloniales. Cela permet d’occulter son essence, la racine de son existence, à savoir un rapport symbolique millénaire à ce lieu. Cette technique de la greffe est largement utilisée dans le Coran: il greffe sur les vieux Hébreux le trait de la "soumission": N’étaient-ils pas soumis à Dieu? Et cela les transforme en musulmans puisqu’en arabe "soumis" c’est "musulman". Du coup, toute la Bible devient l’annonce du Coran. Mais contrairement à l’Evangile, qui lui aussi se dit annoncé par elle, mais qui innove en inventant un Homme-Dieu, le Coran n’innove pas par rapport au Livre des Juifs; peut-être leur en veut-il d’autant plus. Là pourrait être l’ombilic de la vindicte antijuive en terre d’Islam. De même, il greffe son Allah sur le Dieu biblique et lui fait tenir les propos violents de YHWH contre son peuple. Cela permet d’occulter les paroles de promesse, d’alliance durable, de transmission sans fin. Bref, on se greffe sur une racine pour la déraciner. C’est la métaphore à l’envers; le travail anti-symbolique. Ça marche ou pas…

D’avoir éclairé les racines de cette haine qui palpite là-bas sous les airs conviviaux m’a aidé à me situer, à mieux voir tous ces gens comme de simples humains sur lesquels plane un Texte radical qui demande à être un peu mieux interprété. Cela évite aussi de dire des bêtises comme "la montée des sentiments anti-juifs dans le monde arabe…"; pourquoi "montée"? C’était toujours là, dans le Texte justement. C’est un peu mieux dévoilé, sans plus.

Et l’on comprend qu’il y ait une telle résistance à la franchise, au dialogue vrai. On est si bien dans le convivial, à se faire croire qu’on est frères – et qu’"on n’a donc aucune raison de battre"; comme si le fraternel n’était pas le premier niveau de la bagarre, et la Bible en témoigne qui va de Caïn-Abel à Joseph et ses frères en passant par Jacob-Esaü et Isaac-Ismaël… L’autre jour j’avais chez moi un professeur palestinien, qu’une amie (qui se pique de "dialogue") avait invité. On a bu du champagne, on a parlé, bavardé, et je lui ai suggéré quelques unes de mes trouvailles "psychanalytiques" sur le conflit[2]. Il n’a pas vraiment aimé; ce n’était pas le but; mais cela lui a permis de dire son argument ultime: "Dans vingt ou trente ans, nous serons tellement plus nombreux qu’ils ne pourront pas tenir. Il n’y aura plus d’Etat juif". Cela a pu traverser la buée des agapes, propices, comme on sait, aux aveux… Mais l’idée que la natalité d’un peuple efface la souveraineté d’un autre, l’idée que le biologique l’emporterait sur le symbolique, m’a parue très bornée, et il est peu probable que l’histoire la cautionne.

            Voilà en tout cas une bonne invite à voir plus loin, à penser plus loin que ne le fait la poignée de guignols (ou plutôt, soyons polis: de gens qui ne pensent qu’à leur pouvoir) qui président aux destinées de l’Etat hébreu; et la poignée de "responsables" qui orchestrent des "dialogues inter-religieux" en langue de bois. Mais on peut les comprendre, ils ne pensent qu’à garder les choses en l’état, à conserver leur fonction, c’est humain. En analyse, les forces de pure conservation s’appellent pulsions de mort; elles ne donnent pas la mort, au contraire, elles conservent en l’état, mais elles arrêtent la transmission, l’invention, le renouvellement, la surprise. Et c’est dommage, car les peuples eux-mêmes veulent le renouvellement. Ils savent que rien ne sera définitif. Voyez ce qui s’est passé en France. Ils le veulent, le changement, avec rage et lucidité. Ils ont respecté la Jeanne d’Arc et l’ont gentiment écartée. Peut-être même que les miasmes de culpabilité qui pèsent sur le Moyen-Orient, venant d’Europe, et qui empêchent toute action, vont-ils aussi se dissiper?

Mais ne rêvons pas à une paix définitive. Lorsqu’on me demande si un jour il y aura enfin la paix, je réponds qu’il y aura souvent la paix et qu’il faut être reconnaissant à tous ces acteurs, juifs et arabes, de soutenir et de supporter la dissension intrinsèque à l’humain.