Les deux candidats. Deux modes d’être

On me demande ce que j’en pense, j’ai suivi quelques fragments de leur débat:

1) S. Royal se présente comme Incarnation (de la France sans doute),

la "France présidente" est un slogan éloquent mais étrange, il fait sauter l’idée de représentation. Présider c’est être à la tête de. Si la France est à sa propre tête, où est le corps? Dans l’affiche avec sa photo et ce slogan, son nom ne figure pas, elle est reine.

N. Sarkozy propose un fonctionnement, qu’il pense meilleur; il n’est pas un Emblème, ni un Modèle. Il semble dire: je m’en suis tiré, je peux vous y aider aussi. Son discours se veut rationnel, les arguments valent ce qu’ils valent, mais c’est un projet technique pour débloquer des forces.

2) L’Incarnation c’est la Vierge, l’Eglise, la Mère. Le nom Royal est très français, avec même un relent de résurrection "royaliste".

Lui est un fils d’immigrés, dont le père est parti et le grand-père, qui l’a élevé, a échappé aux camps nazis mais a dû cesser de fonctionner comme médecin sous Vichy (antisémitisme).

3) L‘autoritaire des deux, c’est clairement S. Royal. Lui emprunte l’autorité aux chiffres, à la logique élémentaire, aux mesures qui selon lui s’imposent…Elle, au contraire, elle est elle-même l’autorité. C’est cela le trait"royal".

Quand, dans le débat, il s’est agi de transférer des crédits d’un cadre à l’autre, Sarkozy semble arrêté par des questions légales; elle, pas du tout, elle répète trois fois: je le ferai. Elle tire sa légitimité d’elle-même. La France est appelée à confirmer cela et la loi n’aura qu’à suivre.

4) L’Incarnation va avec l’incantation, la parole venue d’Ailleurs et relayée par son Corps. L’incantation peut friser la logique de l’ameutement; elle lui dit: respectez les handicapés! …S’il ne les respecte pas en effet, haro sur lui. En outre, c’est un élève et la maîtresse le rabroue: révisez votre sujet (le nucléaire, qu’elle ignorait plus que lui)

Sur ces points, quant à lui, il argumente, raisonne, réfute…

Dans l’ameutement il y a aussi un peu d’illogisme: elle l’accuse d’avoir dit "tolérance zéro" alors qu’il n’y a pas "zéro délinquant". Or, on peut être décidé à ne pas tolérer d’entorse, mais des entorses il y en a.

5) Son coup de colère à elle – vrai ou feint – est forcément "juste", "naturel"; puisque la justice c’est ce qu’elle sent, c’est ce qu’elle incarne. Comment ferait-elle si les données objectives ou les effets de ses décisions la contrarient? Pourra-t-elle s’incliner devant cette autre Mère, autrement plus sévère, la réalité? Ou voudra-t-elle la plier à sa "juste" volonté?

Lui semble décidé à jouer, tricher s’il le faut, composer, pour avoir des résultats dont il puisse être fier. Des résultats qu’il puisse montrer à sa mère adoptive, la France; la France qu’il n’est pas mais qu’il veut servir (donc il s’en distingue). Certes "Sarkozy" ça sonne étranger; la France aura-t-elle l’audace de cette étrangèreté? La France européenne, peut-être.

6) Le débat fut assez franco-centré, comme si la France était seule au monde. Qu’en est-il, par exemple, du danger iranien? On peut faire des hypothèses: S. Royal incarnera l’image "juste" et indignée; lui tentera peut-être de faire quelque chose.

7) En tout cas ceux qui se méfient de l’autoritarisme – par exemple, les vrais héritiers de 68- c’est elle qu’ils pourraient craindre. Et ceux qui ont peur de lui devraient voir sa fragilité, sa quête de l’acte qui le légitime dans les faits.

Simple détail: pour ma part, je trouve que Sarkozy a mis en circulation trop de policiers, il y en a partout et pas toujours là où il faut; mais ma surprise, c’est que Mme Royal en réclame davantage.

Pour ce qui est de le "diaboliser", l’épisode du "génétique" fut éloquent. Il avait dit, en gros, que devant certains symptômes, le poids de l’inné pouvait être écrasant; qu’on peut donc gérer au mieux mais sans culpabiliser (de fait, pour certains, le fin mot de l’éthique c’est de culpabiliser à la ronde). Or on l’a fait passer pour un homme qui classe les gens d’après leurs gènes. On lui a mis sur le dos l’eugénisme nazi et la phobie de la génétique (science  respectable et utile, dans le soutien et le dépistage). Mais si les nazis ont exterminé des masses, est-ce pour obéir à la génétique, ou est-ce pour mettre en acte leur idéologie de haine? En imputer des relents à ce fils d’immigrés dont la famille a pâti du nazisme, était-ce vraiment "juste "?