Sur un dialogue. Ramadan – Finkielkraut

J’ai vu l’autre jour un bout de dialogue entre Tarik Ramadan et Alain Finkielkraut; ce dernier défendait l’école de la République

et son visage donnait tous les signes de la souffrance face aux attaques de Ramadan qui exigeait qu’on enseigne dans les écoles "la mémoire de l’exil économique"; celui des immigrés musulmans qui, dit-il, ont "fait la France"; et qu’on enseigne aussi l’esclavage que la France autrefois a pratiqué.

Personne ne l’a réfuté – est-ce par excès de politesse ou par oubli? Finkielkraut, lui, a répondu qu’enfant d’immigrés et de rescapés, il n’avait pas eu droit à un enseignement spécial sur la Shoah et que c’était tant mieux. Mais il semblait trop enfoncé dans le "dialogue" pour pouvoir en jouer, trop fasciné par la position d’accusé qu’il occupait vaillamment. Il aurait pu, comme au judo, prendre appui sur le mouvement de l’adversaire, le prolonger pour le faire tomber. Par exemple, admettre cet enseignement et voir les problèmes que cela poserait: si l’on doit exalter les travailleurs immigrés qui ont eu le courage de tenter l’aventure et d’émigrer en Europe pour gagner plus d’argent et aider leur famille élargie restée au pays, cela en incitera d’autres à vouloir immigrer; or l’émigration sera de plus en plus contrôlée; donc cela mettra tous ces autres dans l’impasse. En outre, si l’on doit exalter ceux qui ont placé les rails du TGV, ne faut-il pas aussi exalter les ingénieurs qui l’ont conçu, les techniciens qui l’ont réalisé? Pourquoi seulement les immigrés maghrébins, et en quoi ont-ils "fait la France " plus que les autochtones? Faire cet enseignement suppose donc qu’on les mette dans une position inférieure. Et c’est là que le bât blesse: Ramadan, comme tenant de l’islamisme, demande une reconnaissance impossible: il rabaisse les immigrés pour exiger qu’on les élève, et mieux que ça, un peu plus haut. C’est là une compulsion que rien ne peut satisfaire. De même, enseigner l’esclavage pour culpabiliser les descendants actuels de quelques marchands d’esclaves vendéens, obligerait à parler de l’esclavage arabe pratiqué en Afrique ou Orient, et qui dure encore, contrairement au premier. On aura donc un tollé, plus fort que ce qu’a produit ce livre récent d’un historien, contre qui on s’est dressé parce qu’il ne s’est pas limité à l’esclavage européen. De même, si on s’étend un peu trop sur le colonialisme (on l’enseigne déjà, en Histoire), il faudrait parler des "colonialismes" précédents – là encore arabo-musulmans, notamment turc; et cela risque d’émousser l’exaltation qu’on en attend pour ses victimes récentes, où l’on voudrait cultiver une culpabilité française. Or elle serait factice, non ressentie – de pure façade: on voit mal pourquoi un Français d’Alsace ou d’Auvergne se sentirait coupable de ce qu’un de ses ancêtres est allé tenter fortune en Algérie et cultiver des terres jusque-là à l’abandon, pour les laisser ensuite, en bon état, au pouvoir algérien.

Bref, quand on discute avec Tarik Ramadan ou avec ses amis, il faut leur accorder tout ce qu’ils demandent puis réfléchir aux conséquences: en général, l’impasse y apparaît très vite, et le public y est sensible.