Les semblables se combattent


Un ami vient de réaliser un projet qui lui était
cher : aller en Israël et en Palestine filmer des juifs et des arabes,
mettre les photos côte à côte ou face à face et (faire) constater que ces gens
des deux bords sont pareils. Bien marquer qu’on est pareils et qu’on peut
"donc" vivre ensemble; on est pareils alors pourquoi se battre?…

Mais justement, n’y a-t-il pas là
une certaine naïveté? D’abord, quand des gens sont pareils, ils ne se
supportent pas forcément, loin de là: chacun projette sur l’autre le fait qu’il
ne se supporte pas lui-même, Et comme l’autre lui ressemble, c’est plus
pratique de frapper cet autre que soi-même.

Par ailleurs, le fait que Palestiniens et Israéliens
se ressemblent s’est inquiétant. Un martyr palestinien peut se déguiser en
soldat israélien, il cherche dans la ville le meilleur endroit pour s’exploser;
il a sa petite calotte de soldat religieux de Tsahal, il est en permission,
personne ne l’aborde, il erre dans Jérusalem à la recherche d’une terrasse
populeuse, il la trouve. Au moment où il s’approche les consommateurs jettent
sur lui leur dernier regard – épouvanté – avant de mourir, tués par cette image
d’eux-mêmes. Ce cas où la ressemblance est meurtrière.

C’est peut-être elle qui les tue depuis si longtemps;
car elle se rattache à une autre ressemblance, qui prend sa source aux
origines: le Coran ressemble beaucoup à

la
Bible. Cela

n’a rien d’étonnant, le Dieu du Coran a relu plusieurs fois

la Bible

avant d’en dicter des extraits à
Mahomet en langue arabe. Mais comment celui-ci pouvait-il se dégager de la
ressemblance et introduire une différence? Comment marquer la rupture? Ce qu’il
a trouvé pour se distinguer des gens d’en face, des "gens du Livre" à
qui il a pris une partie de leur substance, c’est de les faire maudire par son
Dieu comme indignes du message qu’ils avaient. Certes, il leur laissa une porte
de sortie ou plutôt une porte d’entrée dans l’islam, dans le nouveau parti de
Dieu qu’il créait. Donc, s’ils devenaient plus ressemblants encore à eux-mêmes,
plus ressemblants à l’image d’eux-mêmes qu’il leur offrait, alors ils seraient
pardonnés. Mais s’ils s’obstinaient à rester différents des "vrais
croyants"; ou pire, s’ils s’obstinaient à rester différents d’eux-mêmes, à
garder en eux-mêmes cette dissemblance radicale et féconde, cette faille vivace
qui nous abat et nous redresse, qui nous fait vivre et défaillir, alors il les
dénonce comme des "pervers"[1]. Comme
des gens que les futurs martyrs doivent s’employer à faire disparaître; en
profitant, si possible, de la ressemblance.

En somme, "on est pareils", cela peut être
une bonne base pour s’entretuer, si on a un même Dieu – ou un même idéal – car
alors la différence s’impose dans la rivalité, la jalousie, la façon dont
chacun veut être plus proche de cet idéal. Déjà Caïn et Abel, deux frères, quoi
de plus "proches"…

 

 

 



[1] . "O gens du Livre, la
plupart d’entre vous sont pervers", (Sourate 5, 59).