Santé: Corps-visible et corps-mémoire


Il y a la prise en
charge médicale du corps-visible et la prise en charge psychologique du corps-mémoire.
On serait tentés de repérer les erreurs ou les tares dans chacun des deux
champs, et d’en appeler aux instances de pouvoir pour qu’elles réforment,
qu’elles rectifient… Ce ne serait pas faux, et la liste de ce qui ne va pas est
quasi interminable. Mais ce qui corse les choses, c’est que le corps-visible et
le corps-mémoire ne sont pas séparables, ce ne sont pas deux pôles de
l’être-humain mais une dynamique d’entre-deux où l’ignorance de la
psyché rend malade physiquement et où le mauvais traitement physique (qui frise
la maltraitance) peut corroder le mental et ravager l’existence.

C’est bien sûr au
niveau de cet entre-deux que je me situe, mais cela n’exclut pas qu’à
chacun des niveaux la carence est souvent la même: on méconnaît la dimension
symbolique, qui fait l’essentiel de l’humain
; on la sacrifie au profit
d’une logique de la gestion qui doit donner plus de confort au gestionnaire.

 

Parfois c’est
caricatural, et les exemples foisonnent, (les médias n’en relaient que ce qui
leur plaît). J’apprends que pour une intervention de plastie abdominale, aucune
prescription d’anti-coagulant (pour éviter les risques d’embolie) n’avait été
prévue; le lendemain, la patiente va mal, alors l’anesthésiste… antidate la
prescription d’anti-coagulant dans le dossier médical, devant l’infirmière.
C’est le genre de "truc" technique qu’on rencontre bien ailleurs: on
peut antidater la révision des freins des wagons lorsqu’on apprend qu’il y a eu
accident. Le problème, c’est que même en gérant le corps humain comme une
machine, gérée par d’autres machines, le risque d’accident exige un type de présence
que n’ont pas les machines. J’ai développé les questions liées au technique
dans un livre antérieur[1];
j’y montre comment l’accident, tel un lapsus délabrant ou fatal,
interpelle les modes de présence, d’implication, de fonctionnement. Mais au
moins, les machines sont plus honnêtes et plus fiables que par exemple cet
anesthésiste qui endort les patients avec des doses très fortes pour être
tranquille, et qui doit donc les réveiller avec des produits à fortes doses, ce
qui leur fait courir des risques; et chez certains, ces risques peuvent être
graves. Ou encore (mais ça, c’est dans le privé), pour justifier les
dépassements d’honoraires pour les patients en anesthésie locale, on pose un
cathlon veineux pour simuler l’anesthésie générale (!)… La même chose se
rencontre dans la réparation des voitures: dépassement d’honoraires, pièce
fictive, etc. On pense aussi à des procès très longs car les avocats des deux
parties s’entendent pour reporter souvent l’audience, ce qui permet de grossir
l’affaire, qui devient une "action" énorme.

Mais voici un exemple
plus subtil. C’est une femme de la cinquantaine à qui son gynéco a prescrit une
mamographie. C’est normal, cela s’appelle un dépistage. A l’examen, on trouve
quelques petites calcifications, on les retire, on les examine, elles ne
comportent rien de suspect. Alors on invite la femme à revenir pour une
intervention chirurgicale afin d’"enlever la zone" (sic), la
zone autour des calcifications qui ont été retirées. La patiente s’étonne, on
lui répond: "Ici, c’est notre protocole, on enlève la zone". En fait,
à mesure qu’elle m’en parle, je vois qu’elle est un peu affolée par
l’illogisme: "Si on doit m’enlever la zone de toute façon, même s’il n’y a
rien de cancéreux, pourquoi ne pas l’avoir enlevée en même temps que les
calcifications? Pourquoi une autre intervention?". Mais c’est ainsi, le
protocole l’exige: on doit enlever les petites calcifications, on les examine
pour voir si elles sont suspectes, et si elles ne le sont pas, on enlève la
zone, comme on l’aurait fait si elles avaient été suspectes. L’important est
que le patron du service jouisse d’un confort absolu et puisse se dire qu’il
combat le cancer le mieux possible, et qu’il fait preuve d’une "grande
rigueur" face à l’Ennemi.

Il va sans dire qu’il
n’y avait là, dans ce service, aucun soutien psychologique, aucune instance à
qui parler, et encore moins discuter cette aberration. La chef du service des
"mamos", questionnée par téléphone, répond à la patiente, sans
avoir examiné le résultat des analyses
, qu’elle devait se prêter à cette
intervention chirurgicale puisqu’on la lui a proposée; si on l’a
proposée, c’est qu’elle était impliquée par les résultats. Or ils étaient
négatifs… L’illogisme semblait se propager. Finalement, la patiente décroche et
voit avec son gynécologue: pas d’intervention, une mamo dans six mois, et ce
sera dans un autre service. Elle était écoeurée par cette douceur implacable et
charcutière qui se doublait d’un vrai mépris: les résultats se donnent dans les
cabines d’un mètre carré, où la femme, torse nu, attend qu’on veuille bien lui
communiquer les décisions.

 

Le délabrement
psychologique des services hospitaliers est étonnant, malgré les exceptions, et
malgré la mode médiatique qui annonce qu’à chaque grave accident "une
antenne psychologique est sur les lieux". Chaque lieu hospitalier
mériterait bien, pourtant, une antenne permanente. Mais il semble trop banal,
pour ceux qui n’y ont pas recours, et la routine des douleurs n’a pas d’intérêt
médiatique. Je viens d’apprendre qu’une femme désespérée est allée se mettre sur
la voie du TGV, celui-ci est passé sur ses jambes, et au dernier moment, un
sursaut de vie lui fit retirer l’une des jambes, qui n’a rien eu, l’autre a été
tranchée net. La femme arrive en chirurgie, totalement hébétée. Personne ne lui
parle; la famille accourt, affolée, et n’a personne à qui parler. Les proches
insistent, il leur est répondu: "On n’est pas en psychiatrie ici, on est
en chirurgie!". Mais si on avait été en psychiatrie, une écoute véritable
aurait-elle prévalue? Je dis à l’un des proches qui me consulte que cette femme
a eu besoin de toucher le fond, de se faire amputer d’un membre pour pouvoir
rentrer dans sa vie. Cela se confirme: elle va mieux, elle veut voir ses
enfants, s’en occuper, etc. Avec toutefois des chutes dépressives et des sursauts
accusateurs. Mais sur les lieux, dans le Service, toujours personne pour
parler. De temps à autre, une infirmière lance: "C’est votre tête qui ne
va pas, c’est pas votre jambe!", ce qui a pour effet de braquer la malade.



[1] . Entre dire et faire.
Penser la technique
(Grasset, 1989). Il est sans doute épuisé et sera
réédité.

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