Qu’est-ce que répondre à un appel ?


Le peuple
ou plutôt le public français a parfois de très bonnes réactions : on avait
oublié sa réponse massive à l’appel de l’abbé Pierre, lors du terrible hiver
54; appel à donner de l’argent et des vêtements pour secourir des gens qui
souffraient très durement du froid.

Le public
est prêt à entendre de vrais appels et à élever ceux qui les lancent au rang de
héros. Pensons à un autre homme devenu grand par son Appel; devenu l’homme de
cet appel : De Gaulle, le 18 juin. Son appel à résister a-t-il été massivement
entendu ? Le pays s’est-il jeté comme un seul homme dans le combat, la
résistance ? Non, mais le mot était lancé, rendu disponible pour le temps où résister deviendrait plus praticable.
Même quand il ne peut pas y répondre, le public donne à l’appel une ampleur
symbolique maximale : De Gaulle restera l’homme du 18 juin, et pas celui du
coup d’état de 58, ou de la menace, devant la "chienlit" de 68, de
faire donner les "paras" du général Massu; attitude qui l’a mené, en
douceur, vers la sortie, un peu plus tard. De même, l’abbé Pierre restera
l’homme dont on entend l’appel pour donner à ceux qui manquent, et pas les bouffées
révisionnistes concoctées avec Garaudy, ni les petites flambées anti-juives (je
me souviens de ses propos sur le fait que les Hébreux bibliques ont conquis
leur "terre promise" par la violence; car leur Dieu l’avait promise,
mais pas clés en main).

Ces hommes
donc ont chacun lancé un appel qui a marqué par sa justesse : un appel qui dit qu’il y a autre chose à faire,
et qui indique quoi, précisément; qui indique le geste à faire. Un geste qui
vous sort de ce que vous êtes, et qui non pas vous fait rejoindre le grand homme
qui appelle, mais vous fait bouger en direction des autres, d’autre chose, assez tentant, porteur de vie.

Les hommes
politiques peuvent en prendre de la graine, eux dont la tendance est de lancer
des appels en direction d’eux-mêmes, de leur image, de leur marque. Parfois ils
(ou elles) croient innover en appelant le public à apporter vers eux ses idées.
Ça ne marche pas, et ça ne peut pas marcher. C’est trop dans l’imagerie duelle,
dans le rapport en miroir. Il faut appeler à autre chose, qui soit faisable et
insolite, qui soit proche et à distance, qui donne envie de partager, de se
partager. C’est important, d’être appelé à faire autre chose; c’est ce qui
résonne le mieux avec un appel de vie.

Ajoutons
que ces deux Appels traduisaient chacun une carence, une incurie et une sottise
considérable des pouvoirs en place. C’est clair pour le 18 juin : le pouvoir
s’était jeté dans les bras de l’ennemi pour collaborer. Et pour l’hiver 54
c’était aussi flagrant : on laissait des citoyens mourir de faim et de froid,
on ne pensait pas que le logement méritait une politique. (Celle qu’on adopta
n’était pas si naïve : faire des grands ensembles. Ils ont surgit très vite et
abritèrent fort bien des couches populaires, avant que d’autres événements y
rendent plus difficile, plus complexe, le fait de vivre ensemble).