Moyen-Orient et nouvelles stratégies

Certaines analyses de
stratèges sur le Moyen-Orient (incluant, outre Israël et les Palestiniens, l’Irak,
l’Iran, le Liban, l’Afghanistan) produisent un curieux discours défaitiste, où
l’on répète[1]
que depuis trois ans "tout à changé", qu’on a "la guerre
après la guerre", l’enlisement, les pertes humaines infligées par un
ennemi qui a des "armes [russes] de la dernière génération…"; que la
puissance américaine est "contre-productive", "inefficace",
que les armées occidentales ne peuvent que se protéger… On en rajoute sur la
"cuisante désillusion" d’Israël au Liban, puis sur le nucléaire iranien,
pour conclure que les Occidentaux sont dans "une posture presque pire que
la défaite, la non-victoire". (Au fait, en quoi la non-victoire est-elle
pire que la défaite?)

L’argument majeur de
cette rhétorique dépressive, c’est que la guerre-éclair contre Saddam Hussein
n’a rien résolu; et comme l’a dit récemment le nouveau secrétaire d’Etat
américain à la Défense
: les Etats-Unis ne sont pas en
train de gagner la guerre d’Irak
. La perdent-ils pour autant? Il semble
qu’on soit dans une tout autre logique que binaire. Et ces références, bien trop
conventionnelles, ratent les facteurs essentiels de ce vaste conflit, qui sont
psychologiques et culturels plutôt que purement techniques. La guerre en Afghanistan
puis en Irak et au Liban a révélé, parmi ces peuples de la Oumma
, des forces de mortification
qui changent les données stratégiques: ces forces poussent à se tuer soi-même,
à tuer ses proches ou à tuer n’importe qui juste pour montrer qu’il n’y aura
pas la paix, que la guerre continuera tant qu’on n’est pas satisfait; alors
qu’on n’a pas de vraie demande à formuler (celle du départ de l’"étranger",
des Américains, n’est qu’apparente et provisoire: partiraient-ils demain, la
violence se déchaînerait encore plus fort).
Ces peuples souffrent
d’une identité mortifiée, depuis longtemps, comme si au départ elle
était programmée pour gagner et que, n’y arrivant pas, elle se frappait
elle-même pour mieux clamer son existence en empêchant qu’il y ait la paix. A
la limite, le fait qu’en Irak on s’entretue maintenant entre sunnites et
chiites, donc entre groupes ennemis (mais "frères"…) donne un peu de
sens par rapport au chaos antérieur où la tuerie semblait un pur défoulement. Aujourd’hui,
le morbide s’est un peu "ordonné": les sunnites tuent les chiites et
inversement; mais ce sont des civils qu’on tue; on tue "n’importe
qui". De même ailleurs, le Hezbollah, tire sur des populations. Dans tous
ces cas, c’est l’existence même de l’autre qui fait problème.

En Irak, l’autre
c’est aussi l’Américain, et il est exécré car on lui doit d’avoir abattu le
tyran: nul autre que lui n’aurait pu le faire. Mais qu’est-il venu apporter,
cet autre "occidental"? La démocratie? Certes, l’acte de voter a
produit une jouissance individuelle et fugace, celle de s’exprimer librement,
au moins une fois. Mais cela a aussi libéré des forces mortifères, des
déchaînements de violence archaïque orientée contre soi, contre son peuple,
contre ses propres citoyens. Ce n’est pas une violence militaire; de sorte que
la "vaincre" ou "être vaincu" par elle n’a pas grand sens.

Quand la violence est
militaire, comme dans le cas du Hezbollah, on peut penser qu’elle trouvera à
terme des ripostes adéquates. Les missiles du Hezbollah et ceux du Hamas
trouveront un jour leur parade, car les problèmes techniques trouvent toujours
des réponses techniques, qui à leur tour posent d’autres problèmes techniques,
etc. Il n’y a pas de technique ultime. On s’en souvient, lors de l’Intifada,
quand les hommes-bombes faisaient fureur, des stratèges d’ici nous expliquaient
que c’était l’arme absolue, que les Palestiniens la détenaient en très grande
quantité – d’hommes prêts à mourir pourvu que ça en tue beaucoup d’autres. Et
cette arme a été jugulée.

Certes, il y a le cas
du nucléaire; mais alors, on entre dans des systèmes dissuasifs qui ont été
jusqu’ici plutôt bien gérés.

Le plus grave, c’est plutôt
l’immense réserve de mortification, qui engendre une violence suicidaire. Elle
est organisée par des avant-gardes intégristes, prêtes à se tuer et à prendre
leur peuple pour bouclier humain. Et ce peuple n’y peut rien, il semble
d’avance consentant, comme s’il se doutait que cette tactique mortifiée venait
de loin, des origines, et qu’il n’y avait qu’à s’y soumettre. C’est du
"mektoub", c’est écrit.

Cette tactique est
une mécanique presque parfaite. Mais ce qui est remarquable, c’est que les
médias occidentaux, notamment européens, s’y sont parfaitement ajustés: ces
médias montrent chaque jour que toute riposte à cette violence est injuste,
insupportable, etc. La machine s’alimente des attaques qu’on lui porte mais
qui, en même temps la désorganisent. L’effet est donc assez complexe, et ne
relève pas d’une logique univoque.

"En toute
logique", comme on dit, c’est-à-dire en logique binaire, il eût fallu
qu’aucune force occidentale n’entrât dans ces pays de la Oumma
: mais c’était impossible, c’eût été
laisser les talibans préparer d’autres "11 Septembre", laisser Saddam
Hussein préparer d’autres coups (après le Koweït, les massacres de Kurdes et de
chiites), etc. On peut aussi dire qu’une fois entrées, ces forces auraient dû
partir aussitôt après la chute du dictateur. Mais la guerre civile aurait alors
éclaté. Ces forces n’auront-elles fait que la différer? Or elles gardent cependant
un certain contrôle.

De même, si Israël
avait rendu Gaza et la Cisjordanie
très vite après 67, il aurait été
bombardé à partir de ces territoires, comme il le sera sans doute quand ils seront
tous rendus. Israël n’aura-t-il fait que retarder l’épreuve? Mais il garde
quand même un certain contrôle. La haine qui le vise aujourd’hui le visait
depuis longtemps (depuis bien avant l’islam, si l’on en croit certains
témoignages bibliques que j’analyse dans un livre récent[2]).
Cette mise en question de son existence ne semble pas vraiment dépendre de sa
façon d’exister. Si Israël avait rendu plus tôt les Territoires, cela aurait
évité à une certaine opinion de croire que la cause majeure du conflit était leur
Occupation. On aurait vu plus tôt ce qui va s’éclairer peu à peu, à savoir que
le vrai territoire dont on attend que l’Etat juif le restitue, c’est

la Terre d’Israël; qui est en effet une
entorse dans la plénitude islamique. Il est vrai que dans un second temps,
cette plénitude de la Oumma
prendra conscience, un jour, que
l’existence d’un "autre" tel qu’Israël est une chose assez positive.

En attendant, on est
devant un adversaire qui jouit de mourir et de répandre sa propre mortification,
son impuissance à vaincre, ou à vivre avec l’autre dans un rapport de partage
(impasse entre chiites et sunnites, impasse entre juifs et musulmans). Alors, il
faut revoir certaines notions conventionnelles, et ne pas croire que des
analyses pompeusement défaitistes éclairent quoi que ce soit. Certes, on doit
être ferme devant ces masses mortifiées et ces avant-gardes meurtrières, mais on
doit être en même temps prêt à parler avec elles, avec douceur et ouverture,
tout en se rappelant que la thérapie d’un tel symptôme – le deuil impossible d’une
Origine sans "autre" – prendra du temps.

 


[1] . Voir par exemple
l’article de A. de La Grange,
paru dans Le Figaro du 29/11/06.

[2] . Lectures bibliques. Premières approches,
(Odile Jacob, 2006).