De l’arnaque légale

Je viens de débarrasser la portière de ma voiture des papiers qui s’y entassaient, et je vois une facture Snav, la compagnie qui nous a fait passer d’Ancona à Split cet été, sur un gros catamaran. Cela me rappelle l’agacement ou la colère qu’on ressent lorsque, comme des foules de vacanciers, on se fait avoir par des gens qui semblent postés dans leur guérite pour justement vous avoir, vous arnaquer. On râle et on oublie. Et c’est en mettant leurs traces à la poubelle qu’on on se souvient.

Au départ, l’idée était simple: "Puisqu’on va à Venise, pourquoi ne pas descendre la côte, en passant par les mosaïques de Ravenne? On arrive à Ancona, et de là, on prend un bateau pour se retrouver à Split. -Oui, pas mal". On se renseigne, il y a des bateaux qui mettent six ou même huit heures; mais d’autres, de la Snav, bien plus chers, annoncent quatre heures. On prend, et il faut payer d’avance pour avoir la réservation. On arrive à Ancona, une heure d’attente et de démarches, et la traversée prend six heures. Au retour, six heures aussi. Alors qu’à Split, au port, c’est affiché en grand sur des pancartes: Pourquoi ne pas traverser tout simplement en quatre heures? Oui, pourquoi pas? Au retour, comme on arrive la nuit, il faut une longue attente supplémentaire, le temps que les flics montent et contrôlent les passeports. Mais c’était mieux au retour, on a fait comme d’autres à l’aller: on s’est gardé, à l’aide de sacs variés, plusieurs places contiguës pour s’allonger, prendre ses aises.

Donc, "il faut connaître" les bons trucs pour ne pas se faire avoir, pour ne pas tomber comme à Split le premier soir dans un restaurant sur le port (je retrouverai son nom pour vous le "recommander"): le serveur était gêné par l’écart entre les prix et la qualité de ce qu’il servait, au point que lorsqu’on lui a tout refusé, il a sans discuter annulé la commande; sauf les boissons qu’on a payées. Le lendemain on a su les bonnes adresses, trouvé de bons restaurants, mais ce soir-là, c’était affreux, j’ai dîné de biscuits et de porto, comme les malades dans certains vieux romans, alors que des plats bons et généreux sont pour moi le signe indispensable du bon voyage.

Mais c’est ainsi: en vacances, les gens bougent et ont chaque jour à résoudre un gros problème, qu’ils ont bien résolu chez eux: manger et dormir. Qu’est-ce qui leur prend, de le remettre sur le tapis, et d’avoir chaque jour à chercher un bon lieu pour manger et dormir. Est-ce pour savourer la "victoire" quotidienne que cela représente?

Le ciel, la mer, le soleil, l’espace, les lieux où se nourrir et se reposer correctement vont se faire plus rares et plus chers.

L’espace, déjà. J’ai rangé le creux de la portière car je rentrais ce dimanche d’un déjeuner chez mon ami le peintre Garouste. Il habite une petite rue aux confins du 11è, vers Belleville, et c’est devenu un voyage car il nous fut impossible de nous garer. Des espaces, libres autrefois, ont été "traités" par la Mairie de Paris, qui les a plantés de piquets partout. Et aucun parking en vue. Donc on a erré longtemps pour trouver une place illicite très loin de chez eux. Le plus drôle c’est que près de leur rue, dans celle de la Fontaine au Roi, j’ai vu des tentes de sdf, portant même les noms de l’habitant (chez Kader, je crois); parfois, juste des matelas… Les flics les contournent avec soin mais tombent avec des contredanses sur les stationnements discutables. L’idée me vient que cette politique de la Ville inspirée par la bonne cause (l’Oxygène pour nos enfants…) est mise en acte avec haine; comme l’est toujours une mesure hostile à une population – les automobilistes, qu’il faut harceler. Une mesure inspirée par la haine, ou par l’amour d’un bon produit, ne peut pas être bonne. "Il y a eu des abus", me dit un voisin, mais quand le remède est un autre abus, c’est qu’il y a de la connerie à la clé. Et la colère des habitants n’a pas où s’exprimer. Quand le Maire fait des comptes-rendus de mandat, la salle est déjà pleine de gens triés, tous favorables ou presque, de sorte qu’il y a peu de chose à discuter. La colère des collectifs ne peut que s’accumuler, un jour elle éclatera et s’exprimera, à son tour, par d’autres abus. Le bien-être des peuples dépend des aléas où les abus se succèdent et rebondissent l’un sur l’autre jusqu’à ce que, par hasard, et pour un temps bref, les collectifs y trouvent leur compte.

En attendant, des arnaqueurs en profitent; ce qu’ils vous offrent, vous devez l’accepter, sauf à être un mauvais sujet, un parano qui s’accroche nerveusement à des choses insignifiantes. Ainsi, ils réussissent un joli retournement: si vous dénoncez leurs abus, vous êtes en travers de la "bonne marche", vous dérangez le fonctionnement où ils ont su se glisser, se couler, au point qu’ils font corps avec. Vous, vous n’êtes qu’un râleur bien singulier. Eux sont réguliers. Impossible de les extirper, ou d’échapper à leur piège. A moins d’un hasard… intime, comme l’échange de regards avec le serveur de Split; il semblait dire: je vois que vous savez qu’on est là pour vous voler, alors j’annule tout et on se quitte "bons amis"; d’accord? D’accord.

Bref, mis à part des arnaqueurs maladroits ou mal organisés, la vraie arnaque aujourd’hui est dans l’Ordre des choses, et vouloir la perturber c’est chercher le désordre.