du 11/10/06 – Savante ignorance

Un islamologue[1], parlant des caricatures de Mahomet déclare que "la représentation du prophète est devenue tabou", de sorte qu’à la question de ce qu’on reproche aux images dans l’islam, il répond: "ce ne seront toujours que des images, qui n’auront jamais de souffle ou d’âme. Nous sommes très exactement dans la critique de l’image telle qu’on la trouve dans "La République" de Platon. De ce point de vue-là, le Prophète de l’islam se fait platonicien dans le sens où l’image est toujours marquée par un manque, c’est toujours une imitation incomplète et, pire que ça, mensongère."

Je ne crois pas que Mahomet ou son Dieu aient lu "La République" de Platon; en revanche, Allah a bien relu l’Ancien Testament avant de dicter via l’ange Gabriel, et le Prophète entendait sans cesse des Juifs chanter le psaume 115, verset 4 à 7: "Leurs idoles d’or et d’argent sont œuvres de mains humaines, elles ont une bouche et ne parlent point, des yeux et elles ne voient pas; des oreilles et elles n’entendent pas, des narines et elles n’ont point d’odorat; des mains et elles n’ont pas le sens du toucher, des pieds qui ne sauraient marcher, aucun son ne sort de leur gorge". C’est la critique la plus simple qu’on puisse faire des images, elle est aux sources mêmes du Coran (sources bibliques) et non pas chez Platon. Autre ignorance de ce même érudit: il déclare que les caricatures renouent avec une tradition chrétienne où "le Prophète de l’islam est dénoncé comme faux prophète, comme imposteur, parce qu‘érotique et guerrier […] Cela relève d’un christianisme dépouillé de son Ancien Testament. Car dans l’Ancien Testament, nous voyons très bien la présence de prophètes guerriers, à la fois forte et érotique à commencer par le roi David". Or le roi David, dans l’Ancien Testament, n’est pas un prophète, c’est un roi, et ce sont d’autres prophètes comme Nathan qui lui transmettent la parole de YHVH (notamment après ses écarts érotiques avec Bethsabée)

C’est dans la tradition chrétienne que Mahomet était récusé moins parce qu’il était guerrier ou "érotique" que parce qu’il n’apportait rien de nouveau par rapport aux contenus bibliques. Si ce n’est le projet de fonder une nouvelle secte ou un nouveau parti: les soumis, sur une base religieuse-politique. Et c’est ce que l’islam d’aujourd’hui n’a pas fini de "payer".

La même page de journal reproduit l’indignation de musulmans modérés contre les caricatures. "Le Prophète n’a pas fondé une religion terroriste, mais au contraire, une religion de paix", s’insurge Dalil Boubaker, Recteur de la Mosquée de Paris. "Nous tenons infiniment à cette image et nous n’acceptons pas qu’elle soit déformée". N’est-ce pas là pousser très loin la croyance à l’image, justement? D’un point de vue non-idolâtre, qu’importe de déformer une image, cela ne déforme pas le sujet qu’elle représente. On en vient donc à se demander si la figure du Prophète ne joue pas dans l’islam le même rôle que Jésus dans le christianisme. (Du reste, la même page nous montre une œuvre en couleur qui représente Mahomet et Jésus chevauchant côte à côte. Cette "vision" est appelée, étrangement, "Prophétie d’Isaïe", alors que ce prophète biblique a vécu près de sept siècles avant Jésus.) Or le christianisme a pris ses précautions: il a divinisé Jésus. Ce que l’islam n’a pas fait pour Mahomet, encore que certains versets du Coran[2] mettent Mahomet presque au même niveau qu’Allah.

En tout cas, le fait que l’ensemble des musulmans, modérés ou intégristes se dresse comme un seul homme lorsqu’on "touche" à Mahomet, alors que personne ne se dérange si l’on touche à Allah, suggère que le Prophète est passé dans une posture de tabou absolu, différent d’Allah, mais aussi intouchable que le refoulé originaire du groupe et de chacun de ses membres. De là sans doute ce trait spécifique au monde islamique: dès que le Prophète est touché par des étrangers, via le dessin, l’écrit ou la parole, la Oumma réagit de façon automatique et unanime.


[1] . A. Meddeb dans Libé 3/2/2006.

[2] . Que je cite dans Les trois monothéismes, au chapitre "Islam".