La tactique pacifique pour venir à bout de l’autre

Nous avons assez décrit la tactique terroriste: elle est structurée par une logique de "prise d’otage", où l’attaquant s’arrange pour que l’autre, s’il riposte, soit toujours en tort, vu les pertes injustes qu’il inflige; on en oublie l’injustice fondamentale de l’attaque terroriste elle-même, sur des civils.

Voyons maintenant une tactique plus pacifique, telle qu’elle s’est illustrée dans l’affaire Redecker, ce "prof" de philo qui vit sous le coup d’une fatwa pour avoir tenu, sur Mahomet, des propos déplaisants.

Le plus frappant, c’est que la plupart des réactions qu’il y a eu témoignent du même balancement, tant elles se veulent équilibrées: il a eu tort, car ses propos sont injurieux, mais il faut défendre la liberté d’expression, mais pas n’importe laquelle, on ne va pas en faire un martyr, mais il ne faut pas se soumettre aux islamistes, mais…, mais…, mais. Le résultat de cette bouillie est éloquent: il ne faut pas critiquer l’islam quand on n’est pas musulman (et quand on l’est, il y a une marge très faible, elle est même nulle dans les pays musulmans). Cela s’est dit sur tous les tons: Qu’est-ce que vous cherchez? Qu’est-ce qu’il cherche, ce philosophe? Juste à faire de la peine? A provoquer? A jeter de l’huile sur le feu? On est tout de même à une époque où l’on a besoin de paix, de calme, etc. Il y a assez de "responsables" pour s’assourdir de ce refrain.

Bref, les forces islamiques ne s’en prendront pas directement à la liberté d’expression, elles la respectent, elles respectent l’autre non-islamique à condition que ses propos ne les gênent pas; donc à condition que ses propos n’expriment pas une trop grande altérité. Or l’altérité est ou n’est pas; si l’autre est différent de moi, il l’est absolument, si peu qu’il le soit. Cela revient donc à dire que l’autre est toléré si son altérité n’est pas signifiante. L’autre peut parler si son propos est… insignifiant. Ergo: on croule sous l’insignifiance.

Et l’on retrouve même la logique de la dhimitude qui a prévalu, pendant des siècles, en terre d’islam: l’autre, juif ou chrétien essentiellement, était toléré à condition que sa présence soit non-marquante, non-signifiante selon son génie propre et son pouvoir de se développer. Donc, à condition qu’elle ne prétende à aucune souveraineté spécifique.

En somme, la tactique agressive se réclamant aujourd’hui de l’islam, (représentée par Al Qaïda, le Hamas, Le Hezbollah et une foule d’autres groupes) vise à montrer que l’autre (Israël, Etats-Unis…) est exécrable puisque tous ses actes sont entachés d’injustice; mais la tactique pacifique veut obtenir que l’autre s’efface ou se retienne: il peut exister comme autre, surtout chez lui, là où il est souverain, mais il ne doit pas se manifester comme autre: il ne doit pas exprimer son altérité. Sinon, les siens eux-mêmes lui en feront reproche, et trouveront des défauts à celui dont la liberté d’expression ne plaît pas. (Si en plus il a de gros défauts, ça tombe bien.) Or la liberté d’expression n’est pas spécialement faite pour plaire à tout le monde, par définition.

Donc, les modérés, les raisonnables ne s’en prennent pas directement à la loi qui permet la liberté d’expression, qui la garantit; ils vont chaque fois mettre en scène cette loi, la contextualiser dans une situation concrète où il apparaît que, si on veut être tranquille, si veut être en paix, il vaut mieux s’abstenir de cette liberté. C’est d’ailleurs ce qu’a fait spontanément l’Opéra de Berlin qui a retiré de lui-même le spectacle de Mozart – où il y a une tête de Mahomet, une tête de Jésus, etc…, pour ne pas prendre des risques "inutiles". Ça laisse entendre qu’après tout, on peut se passer de cette œuvre, de cette création, tout comme ailleurs on peut se passer de critiquer Mahomet; on peut s’en passer au nom d’un bien plus précieux que tout: la tranquillité, la paix. (C’est l’autre sens du mot islam, à part celui de la soumission. Ainsi, la tactique agressive vise à soumettre et la tactique pacifique vise à pacifier.)

En tout cas, l’intérêt d’une loi laïque, abstraite et ferme, par exemple sur la liberté d’expression, c’est qu’elle résiste aux mises en scène qui la "contextualisent", pour la noyer dans un contexte, toujours le même, à base de culpabilité. Encore faut-il tenir à ces lois, et ce n’est pas évident.

Disons la chose autrement. M. Redecker a exprimé sous forme violente, insultante, certains propos sur Mahomet. Or les contenus de ces propos sont assez simples à constater et ont fait l’objet d’études historiques: le fait que Mahomet ait épousé plusieurs femmes, le fait qu’il ait exécuté une tribu juive à Médine, qu’il ait mené la Guerre sainte et qu’il ait préconisé le jihad contre les "insoumis" – qui sont maudits par son Dieu, par Allah, tout cela peut se discuter; en tout cas, cela se trouve dans des livres d’histoire honorables. (Voyez la biographie de M. Rodinson.) Reste la forme. Qu’est-ce donc qui peut amener un enseignant à exprimer ces choses sur le mode de l’insulte?

On peut toujours se dire que c’est violent, un mauvais, un caractériel, etc., mais on peut aussi penser que lui et d’autres en viennent à l’expression violente à force d’avoir été censurés, de s’être eux-mêmes censurés au nom de cette convivialité idéale et inexistante où "on se la ferme" pour ne pas faire de vagues. La tactique pacifique pour effacer des libertés essentielles, qui nous dit qu’elle n’est pas déjà à l’œuvre depuis pas mal de temps, et que parmi ses effets, il y a des gens qui explosent, et qui disent sur le mode insultant des choses qui peuvent se dire plus tranquillement?

En tout cas, cette tactique pacifique est clairement à l’œuvre et elle avance sur plusieurs scènes. Je viens de lire une interview de Khatami, l’ex-président iranien, un "modéré" (parue dans Le Monde du 29/9/06); c’est un chef-d’œuvre. Elle témoigne d’une tactique très lucide pour amener l’autre (l’Amérique, Israël, l’Europe…) à laisser tomber ses principes s’il veut garder sa dignité, ou paraître la préserver. Ainsi on demande à Khatami ce qu’il pense des "propos du Pape sur l’agressivité de l’islam". Il répond: "Ses déclarations n’étaient pas fondées, il les a regrettées". Or ses déclarations sur l’islam ne pouvaient pas être infondées puisque c’était une citation. D’autre part, il ne les a pas "regrettées", il a regretté que les réactions aient été à ce point agressives. Khatami ajoute: "On ne s’attendait pas à cela de la part d’une personnalité aussi influente". Là, il fait vibrer la corde sensible de la culpabilité sur le mode: Vous, qui êtes là pour calmer les esprits, vous dites une chose qui dérange?! Et il enfonce le clou: "Il y a déjà trop d’incompréhension, le rôle des dirigeants est de les réduire, non de les amplifier". Il met sur le compte de l’"incompréhension" quelque chose qui est de l’ordre d’une différence radicale entre deux modes de pensée, ou deux cultures. Et pourquoi ne pourraient-elles coexister et vivre ensemble tout en étant radicalement différentes, sans que l’une essaie de supprimer l’autre? Pourquoi ne pas apprendre à vivre avec des gens dont on est très différent? Cela peut rappeler à chacun qu’il est déjà très différent de ceux qu’il appelle les siens, et qu’il est peut-être très différent de "lui-même"…

Toujours est-il que cet homme modéré, M. Khatami, qui a traité le Pape de "simple d’esprit" après ladite déclaration, nous dit ce que doit être l’idéal des dirigeants: empêcher l’expression qui gêne; et déjà se l’interdire. Et quand on lui demande si l’"effacement d’Israël de la carte", formellement préconisé par Ahmadinedjad, n’était pas "de nature à inquiéter", la réponse est à la fois métaphorique et implacable: il faut faire cesser "toute forme d’occupation", "sans quoi l’occupation de la France par Hitler, par exemple, aurait dû être considérée comme légitime aussi". Autrement dit, Israël occupe la Palestine comme Hitler occupait la France.Ilajoute: "Mais dans les faits nous pensons que tout ce que les Palestiniens accepteront [ou exigeront?] devra être accepté par le reste du monde". Et il conclut: "Voyez, personne ne veut "effacer" qui que soit!". Ainsi, sans démentir le chef iranien actuel, Khatami nous dit à mots couverts que lorsqu’on en aura fini avec Israël comme l’Europe en a fini avec Hitler, le problème sera résolu et il n’y aura rien à "effacer", puisque ce sera déjà fait. C’est le même homme qui préconise, comme seule solution, le dialogue, "la négociation". Faut-il rappeler que l’Iran a donné là-dessus une leçon magistrale aux négociateurs de tous les temps? Il négocie depuis quatre ans sur le nucléaire, et il demande que l’on continue à négocier tout en préparant sa bombe. Même les diplomates professionnels, des gens très "graves", en rigolent.