Le « théologocentrisme »

Certains font de gros efforts pour sortir de la question lancinante: "Violence de l’islam". Il est vrai que la violence des sociétés non-islamiques vaut aussi son pesant de souffrances, et qu’il vaut mieux préciser le sujet: violences liées à l’entrée de l’islam dans l’espace occidental sous des formes variées: intégration, intégrisme, terrorisme…

Là-dessus, certains nous mettent en garde: les conduites des musulmans n’ont pas toutes leur origine dans le texte sacré; et ce n’est pas en commentant des versets du Coran qu’on va éclairer les causes profondes de cette violence; il ne faut pas tout ramener au "théologique". Ce serait d’ailleurs faire le jeu des régimes arabo-islamiques rétrogrades, qui ramènent tout à la religion pour que les autres problèmes, les vrais, ne soient pas posés.

En fait, dans toute cette thématique, on ne parle jamais de Dieu ou de telle conviction théologique: les religions n’y interviennent que comme identités, comme instances narcissiques collectives, jalouses de leurs contours quand ils sont mis en question par l’"autre". Et l’identité islamique, telle qu’elle s’est construite (à partir des Textes, mais pas de façon "automatique") a quelques problèmes avec l’"autre". Comme tout le monde. Mais elle a son style à elle: la violence qu’elle témoigne à l’autre quand il la met en question, cette violence est à la fois originaire mais s’exprime dans des cadres historiques précis. Par exemple, si les Textes fondateurs maudissent l’autre (sauf s’il s’islamise), il semble que, symboliquement, cela influence le rapport à l’autre dans tout problème identitaire. Notamment, dans le fait que des Juifs sont venus faire leur Etat d’Israël en plein "territoire islamique". Certains aimeraient mieux dire que c’est là une agression coloniale alors que c’est un événement identitaire, qui reprend une vieille lutte millénaire entre deux identités, juive et islamique, celle-ci ayant réglé son compte à la première pour quelques siècles, mais pas pour toujours, semble-t-il.

Ce n’est donc pas faire du "théologisme" que de pointer certaines tensions dans le rapport avec l’"autre" à propos de sa liberté de parole ou d’autres problèmes concrets, dignes d’intérêt. Même les problèmes de foulard, de viande hallal dans les écoles, de respect de la pudeur, etc.…, ne sont pas des questions de religion mais d’identité. De même, ceux qui font et ceux qui organisent des attentats-suicides visent non pas à jouir des vierges au paradis, mais à exprimer la mortification d’une vaste identité qui a du mal à intégrer la différence avec elle-même, et à supporter les "succès" de sa rivale occidentale.

De même[1], les "milliers de victimes civiles de l’invasion illégale de l’Irak" ne sont pas l’effet d’une position théologique de l’Occident; ce sont surtout les déchirements mortifiés d’une identité, dont en outre deux parties distinctes (sunnite et chiite) règlent leur comptes impossibles, parce qu’elles sont trop blessées, trop malades narcissiquement pour profiter de l’ouverture que leur a faite l’"invasion" étrangère, qui après tout les a d’abord soulagés d’une dictature sanguinaire. Et le fait que des laïcs ou des femmes peuvent faire ces attentats-suicides, sans croire au paradis ni rechercher la vierge (quelle obsession…), confirme que ce sont des questions identitaires et non pas religieuses.

De même, ce n’est pas par "théologocentrisme" qu’Israël a largué ses bombes au Liban; il semble que, n’ayant pas trouvé la parade aux missiles du Hezballah (tirées elles aussi pour des raisons identitaires), Israël s’est réfugié dans une banale tactique de dissuasion: montrer à la population qu’en abritant le Hezballah elle compromet sa vie normale, et qu’en frappant des civils israéliens, elle aura des contrecoups[2].

            Bref, cette épreuve identitaire n’est pas près de finir. Et il est émouvant de voir des musulmans laïcs, évolués, ou "modérés" réagir aux propos du Pape ou du prof de philo: ils regrettent la levée en masse contre le Pape, ils déplorent la fatwa, mais ajoutent: "il faut savoir ce qu’on veut"; si on veut le "dialogue", il ne faut pas parler comme l’a fait le Pape ou comme l’a fait ce prof. Bref, si on veut le dialogue avec l’islam, il ne faut pas le critiquer. Une autre façon d’obtenir la censure est de dire: est-ce que ces propos visent à réduire la tension existante? Non? Alors il faut les taire. C’est là une grosse méconnaissance du refoulement et de l’inconscient: une critique refoulée devient très vite une violence furieuse. Mais la posture de ces laïcs est un petit pas en avant par rapport à la posture identitaire classique inspirée du Coran – où, pour être en paix avec l’islam, il faut s’islamiser.

A Marrakech, où j’ai vécu jusqu’à l’âge de 14 ans, lorsqu’on voulait ameuter contre quelqu’un, le meilleur "argument" était de crier: khta fddine! ce qui signifie: il a insulté la religion. Or même cela, n’était pas une affaire de religion, c’était seulement une façon de dire: il a touché au tabou, à l’intouchable. Et quand c’était une petite autorité qui ameutait, cela signifiait clairement: il a touché au tabou de mon autorité; il ne s’est pas soumis à moi…

Au fond, les mutations identitaires sont encore plus complexes que les mutations biologiques; mais elles s’accompagnent, heureusement, de certaines nouveautés (entre bêtises abyssales et idées lumineuses).

Cela permet aussi des rappels historiques salutaires; par exemple: quand on parle des Croisades, on désigne le socle même de l’intolérance, le point de départ ultime. Or il semble que les croisades aient été la lente réaction de l’Europe chrétienne pour tenter de conquérir son droit d’accès aux lieux saints du christianisme, que l’islam avait conquis et lui avait interdits. (Il y eût même, semble-t-il, un incendie de l’Eglise du Saint-Sépulcre). Et comme les réactions humaines sont toujours excessives, les chrétiens n’ont pas imaginé de reprendre les lieux saints sans fonder un Royaume de Jérusalem. Il est vrai qu’ils n’ont pas pu mettre sur pied ces Croisades sans massacrer au passage, histoire de se faire la main, des communautés juives entières qui ne demandaient rien à personne mais qui simplement persistaient à se transmettre leurs traditions et à se passer de la Grâce qu’on voulait leur imposer.


[1] . Contrairement à ce que nous dit un conseiller qui nous met en garde contre le "théologocentrisme", dans Libé du 3/10/06.

[2] . J’apprends que le Président du Liban, Emile Lahoud a déclaré qu’"il faudrait être un traître pour vouloir retirer les armes à la résistance. Car le Hezbollah, c’est la résistance nationale" (Libé 30/9/06), ajoutant: "l’armée libanaise prendra leurs armes si elle les voit, mais elle n’ira pas les chercher". Donc ces gens n’ont rien appris, et il risque d’y avoir d’autres épreuves.