Ne pas critiquer l’islam mais le connaître

Oui, le connaître, le décrire dans ses propres termes, sans le ramener aux nôtres; parce que ça ne s’y ramène pas; tout simplement. Par exemple, le fait que le Coran fût écrit après la Bible et qu’on y trouve pour l’essentiel des choses bibliques plus ou moins retouchées, la tradition islamique l’explique en disant que le Coran était écrit de tout temps, avant la Bible, et attendait d’être dicté à Mahomet.

La Bible est donc venue après; d’ailleurs tous les grands Hébreux de la Bible sont musulmans. Cela peut surprendre notre sens critique, mais c’est ainsi, c’est une donnée. De même, les actes qu’un "prof de philo" impulsif a reprochés à Mahomet ne se comprennent que dans le cadre de l’islam, en tant qu’il est irréductible à l’Occident. C’est un fait que Mahomet a pris plusieurs femmes, mais toujours sur la suggestion d’Allah; non sous l’effet de la pulsion aveugle; c’est Allah qui lui a demandé de prendre la jeune épouse de son neveu, et sa femme à lui ne s’est pas privée de lui dire: les appels d’Allah t’arrangent bien! De même, il a fait égorger les hommes d’une tribu juive de Médine après sa victoire dans cette ville; là encore, il a consulté Allah avant de le faire, et nous n’étions pas là pour savoir dans quel état d’âme il était. Quant à dire que c’est un "maître de haine", comme l’a dit ce professeur, cela ne décrit rien. Mahomet s’est fait dicter par Allah les contenus de la Bible , Allah les a élaborés en y ajoutant que ceux qui ne s’y soumettaient pas seraient… des insoumis. (C’est d’une parfaite logique.) Par conséquent, puisque Allah maudissait Juifs et Chrétiens pour leur insoumission, il fallait les combattre.

J’ai décrit en détail toutes ces choses dans Les trois monothéismes et dans Nom de Dieu; avec tout l’avantage que donne la sérénité.

En un sens, si des gens veulent absolument se mettre en colère, ils devraient s’en prendre à… Allah, puisque c’est lui qui a dicté point par point toutes ces choses au Prophète de langue arabe qu’il a choisi. Est-ce que cela pourrait pacifier les choses? Après tout, personne ne peut vous empêcher de ne pas aimer Allah, de le tenir à distance, de ne même pas dire "inch Allah" ou "bismillah" (au nom d’Allah) car cela mettrait dans vos propos un Dieu qui vous maudit (si vous n’êtes pas musulman). Tant que les chroniqueurs n’ont pas encore inventé l’Allahophobie, cela vous laisse pour quelque temps une marge réelle d’expression, et peut-être de réflexion.

L’islamophobie, c’est autre chose. Bien sûr, au sens propre, c’est la peur de l’islam. Mais cette peur – sans fondement – en cache une autre, plus profonde: peur de céder devant sa pression; peur de devoir se censurer pour ne pas lui déplaire. C’est pourquoi j’ai pointé il y a longtemps que l’islamophobie, aujourd’hui, en Europe, c’est non pas la peur de l’islam mais la peur de dire des choses qui pourraient lui déplaire. Cette peur induit l’autocensure, et certains la supportent mal, ils "explosent".

Pour le reste, il semble que les médias facilitent les attaques grossières voire imbéciles contre l’islam pour ne pas permettre la description et la discussion sereine de cette culture et de ses présupposés identitaires; pour créer une sorte de "ras-le-bol" sur ce thème, comme si les forces fanatiques allaient désarmer du seul fait qu’on n’y pense plus, ou qu’on ne décrit pas les méandres de leur trajet.

C’est là, en fait, une pratique méticuleuse de l’amalgame: il s’agit, en propulsant des critiques bêtes et vulgaires, de contaminer toute description sereine et clairvoyante; de faire l’amalgame de tout ce qui peut être critique ou réservé envers l’islam. Et c’est bien sûr l’effet contraire qu’on obtient: cet amalgame qu’on impose, certains le supportent mal, et les opinions "négatives" sur l’islam ne cessent de croître; parfois aussi ignorantes que les opinions positives ou lénifiantes – qui laissent entendre que "tout cela est si complexe", "qu’il y a dans les Textes tout et son contraire…".

Cet effet négatif rejoint la réaction première que les opinions occidentales ont toujours eue: elles ne veulent pas être "soumises", tout simplement. Le premier signe de respect qu’on doit avoir pour deux cultures, c’est de les reconnaître irréductibles, si elles le sont; c’est d’accepter qu’elles n’aient pas à se fondre ou se confondre.

Cela dit, toute culture comporte un entre-deux, et celui de l’islam le met entre l’onde fondamentale (qu’expriment les fondamentalistes, plus nombreux qu’on ne pense) et l’onde conviviale, c’est-à-dire l’envie de vivre avec l’autre. Le problème, c’est que les fondamentalistes portent aussi cette onde conviviale, et que les conviviaux sont aussi très sensibles à l’onde fondamentale; et qu’on ne sait jamais à l’avance dans quel sens va agir tel individu qui est pris entre ces deux ondes, dans leurs interférences.

P.S. Nous ouvrirons donc prochainement une rubrique: Citations du Coran, dans l’esprit d’une meilleure connaissance des problèmes réels et symboliques qui se posent de toute façon.

6 réflexions au sujet de « Ne pas critiquer l’islam mais le connaître »

  1. jerome

    j’ai été surpris de lire une prose sur un thème aussi peu opportun à l’auteur que « ratp et violence », mais j’ai tout de suite été rassuré, en effet je ne voyais pas le rapport entre celui-ci et les autres, et pourtant…après les attaques incessantes surles palestiniens et l’islam, il ne manquait plus qu’un pretexte pour porterl’estoquade sur …la banlieue c’est chose faite…pourquoi cette radicalisation de la part d’un grand intellectuel qui à écrit … »le racisme une haine identitaire » que j’ai trouvé d’ailleurs génial,et qui porte haut et fier.. »ne pas se réduire à ce-qu’on-est » …c’est à en perdre son latin..quand je pense que dans un livre l’auteur dit qu’il a aidé des maghrebins analphabetes pour des taches administratives…il doit le regretter amerement mais qu’il se rassure depuis il s’est bien rattrapé..un veritable petit Lepen ecrivant comme Finkelkraut

  2. mariana tourn

    dommage que vous ne lisiez que dans le sens qui vous arrange, et qu’à cause de ce genre de calomnies on ne puisse plus utiliser librement cet espace

  3. Arazy

    Monsieur Sibony, pourquoi êtes vous si poltron ? Pourquoi ne pas proner ouvertement l’expulsion de tous les musulmans de France, comme le « transfert » des Palestiniens des Territoires « Liberés » ? Jetons les tous dans le desert ! Mieux : gazons les tous, ça leur apprendra à avoir raison contre l’ignominie… Quelle histoire lamentable

  4. Rabain jean-François

    Daniel, es-tu au courant de « l’autocensure » pratiquée par les organisateurs de l’exposition Hans Bellmer à Londres, à Whitechapel? On a retiré préventivement de l’exposition certains dessins jugés trop « choquants » pour la population musulmane pakistanaise qui est nombreuse dans ce quartier de Londres.

  5. Elie Duran

    C’est marrant toutes ces réactions, mais quelle importance ? Quel impact sur la réalité (les arabes qui flippent, l’occident qui fatigue…)? Et sur la Création? La crise est-elle vraiment le seul moyen de faire avancer l’humanité?
    … Rien de nouveau sous le soleil.

  6. site de IIlel Kieser El Baz

    Bonjour,
    L’entre-deux que vous évoquez est remarquablement fécond. Il ouvre d’ailleurs sur d’autres approches et pas uniquement dans l’orbe des conceptions monothéistes !
    Ma récente découverte d’un antropologue-psychanalyste, d’origine kabyle :
    Illel Kieser El Baz, confirme tout l’intérêt qu’il y aurait à lever le refoulé qui pèse sur le sujet.
    Je mets ici un lien sur le site où l’on peut trouver une étude fort intéressante de I. Kieser.
    Certains le connaissent sans doute, mais pour les autres cette lecture pourrait contribuer à encourager la réflexion et le dialogue.
    Nadine Manzagol

Les commentaires sont fermés.