11 septembre, deuil et parano

On évoque le 11-9; tristesse profonde, détresse; sentiment palpable, perçu à même la chair, que la folie peut être énorme et déferler de façon massive et meurtrière.

Mais on y pense souvent, à ceux qui ont fait ça; dans des détails: on passe une heure de plus dans les aéroports, on se déchausse, et on supporte les guerres insupportables qu’ils attisent.

Le plus curieux est qu’au moment où l’on commémore cet événement, une télé islamique montre Ben Laden et son équipe en plein préparatifs; et en même temps la presse occidentale se fait l’écho d’un mouvement "conspirationiste": il rassemble près de 20% (?!) d’Américains convaincus que c’est… l’Amérique qui a fait ça; au sens simple de l’avoir organisé, et pas seulement provoqué. Ou d’avoir laissé faire sciemment.

Quand on lit leurs discours, l’argument le plus fort qui en émerge est celui-ci: Pourquoi croirait-on le gouvernement américain alors qu’il nous ment sur tant d’autres questions?

Ce gouvernement dit à coup sûr des mensonges sur bien des questions, comme tous les gouvernements; mais ce qui intrigue, c’est cette façon de compléter, de faire le plein de sa tendance à mentir: s’il dit des mensonges, c’est qu’il est menteur, c’est donc qu’il ment sur tout, donc aussi sur… le 11 septembre.

Chaque fois que j’ai rencontré cet argument, c’était dans une structure paranoïaque, ou du moins persécutive. Récemment, j’ai vu cette même logique appliquée à Freud: s’il a menti sur tel détail (ce qui est vrai, mais avec quelques excuses), alors c’est un menteur, donc il ment sur tout le reste.

Cette façon de totaliser l’autre donne un confort certain, qui frôle la jouissance de "tenir" enfin – de coincer – un spécimen du mal à l’état pur. Et l’on se retrouve ayant raison mais sur un mode mortifié. Alors on ne peut plus vivre qu’avec des gens qui ne mentent jamais, c’est-à-dire avec personne; ou avec des copies de soi-même affublées de cette Certitude.

J’ai vu aussi dans la foulée quelques images sur les familles des victimes, qui se sentent flouées. Bush leur avait promis, après l’attentat, que ceux qui l’ont organisé seront saisis et traduits devant la justice. Leur association s’y est mise, avec enquêtes et avocats, et ils constatent avec consternation "qu’après cinq ans, ce procès n’a pas eu lieu et ne promet pas de commencer". Bref, "après cinq ans on n’a rien", dit le frère d’une victime, "and it hurts" – et il pleure. C’est curieux que personne près de lui ne lui ait soufflé à l’oreille: on a eu déjà deux guerres (Afghanistan et Irak) et quelques autres en perspective; on a une lutte anti-terroriste planétaire, avec ses retombées accablantes pour les libertés… Certes on n’a pas sous les verrous les milliardaires saoudiens qui ont financé l’attentat, comme ils financent des petits groupes caritatifs à travers la planète qui recrutent des terroristes… Mais on ne peut pas tout avoir. Or ces familles de victimes sont toujours en deuil, toujours meurtries. On peut les comprendre de ne pas voir qu’on a obtenu quelque chose et de ne voir qu’un élément révoltant: pour protéger les intérêts pétroliers de l’Amérique avec l’Arabie, on a fermé les yeux sur de graves financements. Pour une famille endeuillée, ce mensonge gâche tout le reste. S’il y a un mensonge, alors il n’y a plus rien d’autre, il n’y a que du mensonge. Le deuil aigu rend un peu paranoïaque; provisoirement, espérons-le. Jusqu’à ce que la vie afflue avec toute sa complexité, son mélange de mensonges et de vérités.


Mais la "parano", on l’observe clairement chez ceux qui ont été frappés par l’attentat: des responsables américains, grands ou petits. Et nous qui ne fûmes pas atteints, nous les regardons de haut: "Qu’est-ce qui leur prend?…" Et on les voit – eux ou d’autres – se livrer à un drôle d’exercice: reprendre tout le fil de l’événement et voir à quel endroit ils ont failli; comment on aurait pu éviter, etc. Jouissance morbide car elle oublie qu’en face il y avait – il y a – un ennemi décidé à frapper, avec tous les moyens de la faire, et qu’on n’est pas imparable. Bref, on ne peut pas guérir de la paranoïa par une autre, plus précise et plus vaste.