Guerre civile en Irak?

C’est l’idée que suggère un rapport du Pentagone: l’Irak est presque en guerre civile; la violence inter-communautaire se mêle au terrorisme, au banditisme et à d’autres violences.

Bien que les conditions soient tout autres, difficile de ne pas penser à l’ex-Yougoslavie. Là-bas, des communautés différentes, se haïssant copieusement et discrètement, cohabitaient sous la poigne d’un dictateur, Tito, dans une bulle implacable appelée communisme humaniste voire libéral, "le plus humain des communismes", disait-on ici, dans les milieux de la gauche (Les Temps modernes, sous la direction de Sartre, publiaient d’épais dossiers là-dessus). Puis la bulle a éclaté, l’étau s’est défait, et les diverses communautés ont enfin pu… en découdre, se battre, par tous les moyens, frôlant le terrorisme et côtoyant le massacre. Jusqu’à ce que chacune ait tracé son petit territoire.

Il y a quelque chose d’analogue en Irak, Etat factice s’il en est (créé par les Anglais après la Guerre). Il était sous la poigne de Saddam Hussein depuis trente ans, dans une bulle implacable, et il jouait comme carte d’identité le nationalisme arabe – saturé d’islam mais pas au niveau de l’Etat (Saddam n’invoquait l’islam que de temps à autre, comme lors de la première guerre du Golfe en 1992, pour se sentir mieux soutenu par les masses musulmanes et passer pour être leur emblème). Puis la bulle a éclaté et l’étau s’est défait: l’Amérique a cassé Saddam Hussein et sa dictature. Il fallait bien que quelqu’un fît ce travail, il ne se serait pas fait tout seul, c’est clair. Mais c’était difficile à accomplir sans s’armer de quelques illusions: l’axe du mal, l’apport de la démocratie, etc. Illusions, bien sûr, c’est si évident dans le cas de "démocratie": à quoi cela sert-il d’avoir un vote démocratique si c’est pour produire des régimes invivables ou de nouvelles dictatures? La démocratie est un mode d’être, et ces pays en sont très loin.

En revanche, la bulle ayant éclaté, les trois communautés vont en découvre; surtout les deux – chiites et sunnites, qui sont assez proches, via l’islam, pour se haïr plus à fond.

Ces chocs inévitables, qui vont sans doute s’amplifier et qui évoquent la guerre civile, réfutent-ils l’intervention américaine? la tournent-ils en ridicule? C’est ce que pensent ceux qui, en Europe, voulaient le statu quo: que Saddam Hussein reste et qu’on soit tranquilles, même si tous ces peuples vivaient dans la haine refoulée, deux d’entre eux (chiites et kurdes) étant carrément opprimés voire massacrés. Mais l’engagement américain ne peut pas faire l’économie de ces violences. Le moule unitaire qu’il propose, et que tout pouvoir raisonnable proposerait, ne semble pas fonctionner, et pour cause. Le facteur identitaire passe avant tout, et chaque entité veut en découdre et tracer son territoire. D’autant que l’une est alliée à l’Iran et que l’autre, la kurde, a des prolongements ailleurs.

Mais voilà, comment l’Amérique peut-elle se désengager pour laisser ces braves gens exprimer toute leur haine et s’entretuer plus à l’aise? Ce n’est pas simple. En attendant, c’est la mortification générale qui plane. Et lorsqu’une entité (ici, l’Irak) se frappe elle-même, se mortifie en se portant des coups dans telle ou telle de ses parties, cela indique que l’éclatement est difficilement évitable. Mais on peut le considérer comme une étape vers d’autres formes de vie: où, les différences étant nettes et bien tracées, on peut enfin se parler entre semblables parce qu’on se sait très différents.