Le vent se lève, ou: le besoin de fanatisme

J’ai vu ce film (de K. Loach) qui montre un épisode de la lutte des Irlandais pour obtenir l’indépendance vers les années 20. Il montre bien le besoin de fanatisme qui domine l’homme de toute espèce.

L’autorité, elle, le pouvoir anglais, était d’emblée fanatique, c’est-à-dire total et sans nuance envers les peuples qu’il opprimait, notamment les Irlandais, cela est plutôt banal. En revanche, on voit l’un des combattants irlandais se faire arrêter par les Anglais qui le torturent, lui arrachent les doigts sans pouvoir lui arracher le nom de ses compagnons et la cachette des armes. Puis les Irlandais obtiennent un traité qui leur octroie un Etat mais soumis à la Couronne britannique, autant dire qu’ils sont floués. Alors une partie des nationalistes accepte le compromis sous la pression grossière de l’Eglise, prenant cela pour une étape utile, et une autre partie veut poursuivre le combat. Et voici que l’homme torturé et sans doigts se retrouve chef dans l’armée irlandaise et en vient à juger son jeune frère qui, lui, est pour la lutte. Le jeune frère ne veut pas livrer le nom de ses compagnons et indiquer la cachette des armes. Et le film culmine dans cette répétition: il est condamné à mort par son frère mutilé; et on le fusille.

Voilà, c’est ainsi: le besoin d’être pur, d’être totalement justifié, pleinement assuré de la justesse de sa Cause, se paie du sacrifice du prochain, du frère s’il le faut. Même si celui qui sacrifie a subi dans son corps la violence de ce sacrifice. En outre, ce frère qui est fusillé a aussi de son vivant exécuté un jeune Irlandais qui avait vendu la mèche aux Anglais… Quand les humains sont engagés dans des actes dont ils doutent, ils conquièrent la certitude en tuant simplement ceux qui se révèlent douteux, et sur qui donc on peut projeter ses propres doutes.


Jusque-là rien de nouveau, sinon que c’est mis en scène à fleur d’histoire, de façon nette et implacable. Mais on peut penser un peu plus ce rapport de prédation morale: le prédateur qui se veut pur exécute sa proie impure pour bien marquer la pureté de sa cause. Mais ce rapport est plus complexe. Car la personne exécutée (ou torturée) on lui offre à tout moment une issue, certes ignoble: elle peut regagner son droit à la vie, à une vie simple et normale, à condition qu’elle trahisse les siens; à condition qu’elle fasse preuve d’une lâcheté, d’une indignité qui la ferait rentrer dans la norme. Sauf si elle a déjà péché, déjà trahi la cause, auquel cas c’est sans pardon ni recours.


Pourquoi ne pas seulement emprisonner ou mettre hors d’état de nuire ces êtres qui trahissent ou qui ne veulent pas trahir, ces gens qui ne sont pas dans la ligne qui se veut pure et dure? Mais elle n’acquiert sa justesse qu’au prix de injustices; elle ne gagne sa pureté que par ces horreurs limites.

L’exigence de pureté symbolisée par cette parole: "Qui n’est pas avec nous est contre nous", parole fanatique assurément, exprime surtout l’impuissance à s’ouvrir sur l’être, à penser et vivre l’entre-deux intrinsèque aux vivants.