L’avenir des Juifs d’Europe

Je viens de voir parler un historien des Juifs de France, P. Birnbaum, et son analyse sur la situation ainsi que le sort futur des Juifs de France m’a parue d’un pessimisme intéressant, mais qui semble justifié plus par la grille de lecture qu’emploie l’auteur que par la réalité elle-même. En effet, il parle d’une alliance verticale de la diaspora juive avec le pouvoir: avec le roi ou les princes de la République; et quand cette alliance ne fonctionne pas (ou fonctionne à rebours comme sous Vichy où c’est l’instance verticale qui traque les Juifs) alors on fait agir l’alliance horizontale: on trouve des appuis dans la société civile où l’on vit et l’on s’active. Question: qu’est-ce que tout cela va devenir avec l’Europe, avec le déclin de l’Etat-nation, l’effacement des frontières, où telle région (Rhône-Alpes par exemple) peut s’allier à telle autre région (comme la Bavière), sachant que les pouvoirs centraux vont s’estomper, etc.?

Je suppose que le danger, c’est l’antisémitisme: celui des différents pays d’Europe, bien connu, au fond, avec ses variantes, mutations, et celui qu’on dit nouveau, qu’apporte l’islam en Europe, et qui n’a de nouveau que ce déplacement (car il s’exprimait fort bien dans les pays islamiques, et il n’est nouveau que pour les gens d’Europe qui le voient arriver chez eux).

Or ce problème, vieux comme le monde et qui se renouvelle comme le monde – confronte les pouvoirs publics et la société à leurs principes élémentaires: protection des droits de l’homme; donc interdit de s’en prendre à des gens – des personnes ou des groupes – pour leur judéité. Que cela se passe dans un lycée, un quartier, une rue, une entreprise, c’est le même problème. La société civile (l’horizontale) et le pouvoir à tous niveaux (le vertical) ne pourront que constater leur déchéance s’ils dérogent à ce principe; et l’histoire nous dira comment il sera respecté.


Si pessimisme il peut y avoir, c’est donc plutôt sur la pérennité de l’affect antisémite, dont j’ai dit que c’est un bon baromètre de l’immaturité ambiante: il est élevé ou pas en même temps qu’elle. Ce pessimisme a toujours accompagné le mode d’être juif, qui a souvent su l’intégrer, l’élaborer comme une forme de la faille humaine inévitable: entre rire et angoisse, la pensée juive s’est mue depuis toujours.


Comment donc expliquer le pessimisme plus précis, plus ciblé dont témoigne l’historien? Il relève, semble-t-il, d’une tradition juive française bien établie, instituée, de confiance entre l’Etat et sa Loi, de recours, en cas de problème, au pouvoir central; ce qui donne, en retour, un vrai pouvoir à un noyau communautaire qui se pose comme dirigeant, ou représentatif; ainsi qu’à la couche de haute bourgeoisie dont ce noyau est l’instrument. Or ce système peut continuer à fonctionner; mais peut-être sera-t-il vidé de sa substance; peut-être ce noyau ou cette couche "dirigeante" y perdra de son aura ou de son pouvoir représentatif, d’ailleurs contesté par beaucoup de Juifs? (Les rapports entre ce noyau, cette couche et l’emprise du pouvoir religieux mériteraient aussi d’être étudiés, vu que cette emprise s’est accrue ces derniers temps de façon étonnante.)


Mais y a-t-il un danger nouveau du fait de l’Europe? Ce n’est pas sûr. On a même vu se rectifier une certaine lâcheté face à l’antisémitisme dit "nouveau", et il semble moins bruyant (pour combien de temps? C’est toujours la question… En tout cas, dans l’avenir pessimiste que nous redoute l’historien, on sent que ce qui se délite c’est non pas l’avenir des Juifs mais la confiance de l’historien dans l’Etat nation, dans "
la France", dans le dialogue construit et rationnel avec ses institutions, etc. Bref, l’idéologie de l’historien semble en avoir pris un coup, mais la réalité? Elle sera aussi ouverte et précaire qu’avant, prometteuse et illusoire, intéressante et pleine d’issues, en tout cas jouable; dès lors que les Juifs, un par un et globalement, renouent avec la pensée du jeu de l’être (l’être, anagramme de havaya, qui est le nom du Dieu biblique).

Une réflexion au sujet de « L’avenir des Juifs d’Europe »

  1. robert

    La situation a un peu evolué car maintenant les Juifs ont le choix :
    – Rester en france et voir l’evolution
    – Decider de partir en Israel

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