Un cessez-le-feu qui fait penser

Cette guerre du Liban s’est déclenchée pour une cause qui peut "agir" à tout moment: le Hezbollah a lancé des missiles sur Israël pour faire plaisir à son Dieu (Allah) dont il est le parti (Hezb: parti, allah: Allah); Hezb-allah: parti de Dieu. Faire jouir son Dieu qui, en toutes lettres dans le Texte fondateur, a maudit les Juifs. Donc frapper leur Etat est, à tout moment, une bonne action. Elle peut toujours se produire, car il est douteux que l’Etat libanais puisse contrôler totalement cette passion – cette haine identitaire qui trouvera toujours des "martyrs" pour l’incarner. La sincérité de l’Etat libanais peut se mesurer à des détails subtils: un haut responsable de cet Etat a dit qu’ils allaient désarmer le Hezbollah au sud du Litani (sur une mince frange proche d’Israël) mais qu’il leur fallait des moyens: de l’aviation surtout, et de la défense anti-aérienne. Traduisons: on voudrait bien la prochaine fois pouvoir freiner les ripostes israéliennes… (L’idéal étant qu’Israël reçoive des missiles sans pouvoir riposter. Idéal difficile à atteindre, comme tous les idéaux.)

En tout cas, le Hezbollah (et les siens: une bonne partie de l’opinion islamiste ou nationale – syrienne – fêtent leur "victoire": il suffit que 20 ou 30 de leurs 3650 roquettes aient fait mouche pour que ce soit la "victoire", puisque leur seul but est de nuire (faute de vaincre), de nuire quel qu’en soit le prix: d’où ces signes de victoire parmi les ruines. Si l’autre est touché, si peu que ce soit, qu’importe le prix payé? (Mais on exhibe les ruines devant les tiers occidentaux.

Ici, on se prend à souhaiter qu’ils y croient à leur "victoire". Mais ils n’y croient pas vraiment, et ils voudront renouveler, comme sous l’effet d’un prurit compulsif, cette jouissance de frapper l’autre qu’ils ne peuvent vaincre. A la limite, ils ont besoin de cet ennemi pour mieux jouir de le haïr (en l’obligeant à occuper du territoire pour pouvoir le combattre comme "occupant", et pour ne pas s’avouer qu’on le hait parce qu’il occupe son territoire, parce qu’il existe comme souveraineté.) D’ailleurs cette guerre a commencé ainsi: par une attaque contre… "l’occupant".

Cela veut dire aussi qu’Israël doit repenser sa stratégie, et s’éloigner des repères ordinaires où l’on suppose que l’ennemi veut d’abord vivre, sauver ses biens, ses enfants, etc… Or l’ennemi tient moins à la jouissance de vivre qu’à celle de nuire. Certes, les humanistes croiront toujours que s’il a une telle haine, c’est de "notre faute", c’est qu’on l’a trop humilié, etc. J’ai montré ailleurs[1] que les sources de cette haine sont plus profondes, et l’histoire se charge, semble-t-il, de les rendre plus lisibles, jusqu’à l’éblouissement.

En attendant, il faut qu’Israël trouve d’autres dissuasions. Cela implique une vaste réflexion: technique, psychologique et éthique.

Quant au pouvoir libanais, il va devoir honorer le Hezbollah qui a ruiné le pays, rendre hommage aux Partisans de Dieu tout en sachant que ses malheurs lui viennent de leur combat. (Ici, une boutade phonétique: je viens d’entendre l’Etat libanais comme les talibanés; bien sûr, ce n’est pas par les talibans qu’ils ont "entubés", mais par leur équivalent hezbollah; tout comme un de mes amis disait naguère de ceux qui défendaient Saddam sans être ses partisans, par simple haine de l’Amérique, qu’ils étaient saddamisés.)


[1] . Voir Proche-Orient. Psychanalyse d’un conflit (2003), Les trois monothéismes (1992), ainsi que L’énigme antisémite (2004).