Proche-Orient et Hezbollah

J’ai appris récemment que les Israéliens ont découvert une base de lancement de fusées du Hezbollah au pied d’une mosquée. Il est heureux qu’ils l’aient découverte à la main et ne l’aient pas repérée par avion car alors ils auraient détruits la mosquée. Ils ont donc détruit cette base en préservant le lieu saint.

Ce simple détail pose à nouveau le vaste problème de la tactique des groupes islamistes. Elle est fondée sur une logique de prise d’otage et de chantage. Ces combattants utilisent des lieux saints, et des civils pour se cacher ; et les lois humanitaires de l’ennemi pour se protéger. Ils se fondent dans la population et pour les atteindre, on ne peut pas éviter de la toucher, sauf à la sacraliser, ce qui les rendrait eux totalement invulnérable.
D’où leur vient ce schéma pervers de type prise d’otage  qu’ils ont si bien intégré? A mon sens, ils l’ont acquis dans leur manière de lire leur Texte sacré. En effet, ce sont des fondamentalistes, leur credo radical consiste à reprendre les contenus des autres, en l’occurrence judéo-chrétiens, mais en les agrémentant du sigle de la soumission (à Allah et son prophète) qui pour eux définit l’islam. Concrètement, ils vous demanderaient de dire que Dieu est grand, vous êtes prêts à le dire mais dans la foulée, ils vous demandent aussi de reconnaître que Mahomet est son prophète, et si vous refusez de devenir musulman, alors vous êtes un traître, y compris à vos propres convictions. Voilà à mon sens le schéma de base. En somme, ils mettent l’étiquette islamiste sur votre propre héritage, disons religieux, et si vous refusez, c’est que vous rejetez tout, vous êtes un impie, un renégat. Telle est la logique totalitaire : si vous rejetez le petit détail qu’ils ajoutent, et qui est leur hégémonie, alors, vous rejetez tout et vous êtes à rejeter. Quand on a ce schéma dans la tête et qu’il s’est transmis sur des siècles, tous les actes décisifs de combat qu’on entreprend sont marqués par cette logique fondamentaliste.


C’est une logique de gens mortifiés qui ont compris qu’ils n’auront jamais la victoire et qui ont donc décidé ainsi leur stratégie: nous ne pouvons pas vous vaincre? mais nous pouvons vous rendre la vie impossible ou du moins difficile ; nous pouvons vous mettre en contradiction permanente avec vos lois démocratiques, vos libertés, vos principes humanitaires…

Pourquoi ont-ils tiré des fusées sur des villes israéliennes? Bien sûr on peut trouver cent réponses savantes du genre: ils ont voulu tester la riposte ou la détermination de l’armée juive, dont ils disaient qu’elle a pris la fuite du Sud Liban comme elle a pris la fuite de Gaza. On peut aussi dire qu’ils veulent prouver à leurs « frères » musulmans de tous pays que ce sont eux qui affrontent l’ennemi sioniste… Mais à travers ces réponses et au-delà de ce qu’elles énoncent, il y a un invariant très clair : ils frappent la population d’un Etat, Israël, dont ils veulent la disparition. Et pourquoi la veulent-ils? Parce que l’existence d’une souveraineté juive est absolument contraire aux principes fondamentaux de leur religion telle qu’ils l’entendent. A savoir que lorsqu’une terre est devenue terre d’islam (par la conquête le plus souvent), elle ne peut pas cesser de l’être. Or cette terre fut islamisée tout comme le message biblique fut islamisé, intégré dans le Coran. Impossible d’y revenir sans faire acte de trahison. Mais cette souveraineté juive est une pure objection à la totalité islamiste construite par le Coran dans son aspect fondamental. Pour rétablir la plénitude originelle de la nouvelle identité, celle de l’islamisme, il faut donc supprimer cette souveraineté juive qui est comme une trouée, une entame, une faille dans l’identité pleine en question.


Bien sûr cela peut gêner des diplomates occidentaux, dont on sait que certains d’entre eux, des Français, ont dit qu’Israël est une erreur historique. Certes, tout ce qui gêne leur logique et leur cadrage et leur peur du risque est une erreur. Mais du point de la vie, il semble que cet Etat soit tout le contraire d’une erreur, un élément de vérité. Sans lui, on aurait fréquenté la culture islamique, on aurait festoyé convivialement avec des fondamentalistes ou des libéraux sans savoir que leur credo, leur corpus est fondé sur le plagiat pur et simple du texte des autres auquel ils ont ajouté que ces autres, s’ils ne se rallient pas au nouveau « Parti », celui du Dieu de l’islam, sont des traîtres, des insoumis, ils sont maudits par Allah. Rien que pour éviter le maintien et la propagation d’une erreur aussi grossière, il fallait un Etat pour les démentir au quotidien ou du moins pour que le problème que pose cette erreur reste disponible, accessible, maintenu à ciel ouvert, pour qui veut bien y réfléchir. Qu’il reste un problème posable et pensable à volonté
[1]. S’il fallait pour cela un Etat, pourquoi pas? Même si les habitants et les dirigeants de cet Etat ne sont pas toujours conscients de cette incroyable mission éthique que l’histoire, à son insu, leur a confiée. Ajoutons qu’en effet, la fonction officielle de cet Etat (être un refuge pour les Juifs) n’est que partiellement réalisée : on ne peut pas dire que les Juifs, là-bas, y soient parfaitement en sécurité. En revanche, la fonction symbolique de cet Etat et sa valeur de vérité semblent difficile à nier.

Et pour ce qui est de l’islam, heureusement, la pulsion fondamentaliste s’est toujours accompagnée d’une pulsion conviviale : désir de vivre avec l’autre, de travailler avec lui, d’œuvrer ensemble, de bâtir. Mais on ne sait jamais laquelle des deux pulsions (fondamentale ou conviviale) va s’exprimer et à travers quels individus. Cela dépend des événements.


Au regard de tout cela, que valent les plaintes humanistes de ceux qui disent: oui, bien sûr Israël a raison de riposter, n’importe quel Etat doit défendre ses citoyens si on leur envoie des roquettes, mais tout de même, il y a de la démesure, la riposte est excessive…


S’il y a de la démesure, elle est au départ, dans l’acte même du Hezbollah: il envoie quelques roquettes, les dégâts qu’elles font ne sont pas énormes, mais ce que signifie son geste, ce qu’il signale clairement est énorme, démesuré, sans commune mesure avec les effets immédiats des roquettes en question. Son acte manifeste semblerait presque anodin mais sa visée est si fondamentale, si vitale, que c’est bien à ce niveau qu’Israël se devait de riposter. L’acte initial du Hezbollah, qui a ouvert les hostilités comportait donc en lui-même une démesure essentielle : un signal annonçant que non seulement lui mais ses alliés, la Syrie et l’Iran notamment, ont le projet déclaré d’éradiquer une entité qui fait objection à leur point de vue totalitaire.


Dernière remarque, qui peut faire réfléchir les tenants du bon sens: les fusées contre Israël sont parties de Gaza et du Sud Liban, deux territoires évacués par l’Etat hébreu, restitués par lui à ses tenants légitimes. On peut penser que lorsqu’il évacuera aussi la Cisjordanie, les fusées partiront de là également. Comme quoi, ce n’est pas toujours l’idée raisonnable ou rationnelle qui prévaut dans ce conflit dont j’ai montré ailleurs les profondes racines inconscientes
[2].



[1] . Nous avons exploré ce problème dans Les trois monothéismes (Seuil, 1992) et dans Nom de Dieu (Seuil, 2002). Et nous avons à cette occasion introduit  le complexe du second-premier : où le second venu veut non pas élaborer le message qu’il a pris de ses prédécesseurs mais prendre la place du premier et supprimer celui-ci.

[2] . Voir Proche-Orient. Psychanalyse d’un conflit, (Seuil, 2003).

Une réflexion au sujet de « Proche-Orient et Hezbollah »

  1. anabase

    L’avant dernier paragraphe est à la fois stimulant et discutable, comme bien souvent chez vous, M. Sibony: qu’il y ait chez un certain nombre de militants du Hezbollah une volonté farouche de détruire Israel et même une croyance en cette possibilité ça ne fait guère de doute; que chaque attaque contre Israel soit vue comme les prémices d’un anéantissement, voila qui est contestable, au moins pour deux raisons:
    – d’une part un certain nombre de membres de base du Hezbollah sont très lucide sur l’équilibre des forces (j’en ai rencontré au Liban….). Pris dans une logique qu’ils qualifient de « résistante » il attaquent Israel pour lui nuire mais sans espoir de la détruire, « ou alors peut être un jour « Inch’Allâh », espoir encore moins consistant que le « l’an prochain à Jérusalem » des Juifs de la diaspora.
    – d’autre part en voyant de chaque attaque contre Israël comme une promesse d’extermination, vous faites de cette guerre un conflit avant tout religieux. La confrontation n’est plus politique, elle devient eschatologique. C’est faire peu de cas des petites causes prosaïques, historiques et territoriales. C’est aussi, à la limite sous-entendre une fois encore l’irréductible particularité d’Israel et du peuple juif. Mais n’est pas également céder vous même au « prurit identitaire »…?

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