Un geste radical

C’est de loin, de l’étranger que j’ai suivi la finale, que j’ai vu "le geste", sans pouvoir, bien sûr, en juger ou en préjuger. Au-delà de ce qu’on en dire ponctuellement, il pose une question d’une vaste portée, qui en un sens concerne aujourd’hui toute la planète.

Admettons que l’autre, le mauvais, ait dit une parole insultante, insupportable. Et qu’on soit dans un cas plus général que celui-là: vous êtes impliqué dans une tâche essentielle pour vous, et un rival ou adversaire ou simple quidam vous lance une parole de cet ordre. Vous explosez, vous balayez le contrat ou le lien dans lequel vous étiez engagé. Il y a deux points de vue pour aborder cet événement.

L’un serait d’admirer l’être intransigeant que vous êtes, qui contient en lui un repère limpide, clair, une limite sur laquelle il ne peut pas transiger. On peut même vous admirer: c’est devenu rare aujourd’hui, des hommes qui balaient toute considération lorsque leur point sensible, leur point de vérité est atteint.


Et il y a un autre point de vue selon lequel vous êtes accompagné d’un emblème d’absolu, d’un symbole total, essentiel, qui dès qu’on y touche vous fait exploser. Autrement dit, votre vérité est à la portée de n’importe qui: il lui suffit d’appuyer sur elle, comme sur un bouton, pour vous déclencher.


Quel que soit le point de vue qu’on adopte, force est de constater qu’il y a des êtres qui portent avec eux ce point ultime de leur vérité, comme un point de transcendance qui les lie à eux-mêmes ou à leur Dieu, à leur histoire ou à leur idéal. C’est bien sûr très beau, en un sens, mais le revers de la médaille est évident: c’est à la portée de n’importe qui. De sorte que ce point de transcendance fait de ces êtres, sans doute supérieurement exigeants, des gens manipulables à souhait.


Ce schéma existe partout. Parfois c’est toute une culture ou tout un peuple qui est ainsi structuré: on touche à son Dieu, on blasphème son credo, on caricature son grand homme et c’est la levée générale d’indignation, c’est l’explosion. D’autres, au contraire, porte aussi avec eux leurs limites, leurs points névralgiques, mais ils ont en même temps mis en marche une mécanique parfois appelée sublimation, qui empêche l’atteinte directe; et qui, en somme, lorsqu’on les touche en ce point hypersensible, trouvent moyen de différer, de réfléchir, d’attendre, bref, ils vivent sur un mode où leur vérité n’est pas accessible à quiconque.


En un sens, les premiers portent avec eux un petit temple, et si le quidam vient y commettre un sacrilège, c’est l’explosion. Les autres n’ont pas de temple avec eux, parfois n’en on pas du tout, mais gardent leurs exigences, leur hauteur éthique par d’autres moyens.