J’écoute des profs de philo…

En prenant mon café j’ai écouté quelques bribes d’une émission philosophique à la radio. J’ai admiré comment ces bons *** raves prennent un concept, un énoncé et tourbillonnent avec en s’envolant, loin de la réalité où déjà, semble-t-il ils n’étaient pas si présent; et ils en font une pensée générale.

Exemple: quelqu’un qui devait expliquer l’intérêt de la "déconstruction" (de Derrida) a dit que l’intérêt c’était qu’en déconstruisant ce qui est déjà construit, on s’aperçoit qu’il y a toujours une pierre d’angle défectueuse. (J’ai pensé au Psaume: La pierre méprisée par les bâtisseurs est devenue pierre d’angle.) Et quelqu’un ajoute: Mais dans la déconstruction derridienne il y a beaucoup d’amour, de générosité. A quoi l’autre renchérit: Mais oui, on ne peut aimer qu’une ruine. (J’ai pensé que j’aimais tant d’autres choses que des ruines, les nouvelles architectures par exemple et ces fameuses Twin Towers qui produisaient tant de richesses et donc aussi de jalousie chez "les gens du ressentiment".) Une autre, philosophe, a dit que Derrida dans le rapport écrit-parole a dû d’abord surévaluer l’écriture. Mais que elle, elle trouve que l’écriture c’est fait pour les mémoires défaillantes. (Et comme preuve: quand elle était jeune, elle ne comprenait pas qu’on fasse une liste pour courses, elle avait tout dans la tête.) J’ai pensée qu’il y trente ans environ, je développais dans l’Autre incastrable le concept de parlécrit, montrant que écrit-parole c’est un entre-deux qui s’anime par des croisements où l’écrit fait parler et où la parole qui tient a besoin de s’inscrire pour rebondir sur d’autres paroles, etc. Un autre a dit que la question de l’héritage, c’est toujours le roi qui la pose (?), et de citer Hamlet. Or même dans Hamlet, la question de l’héritage est posée aussi bien par celui qui l’usurpe que par le fils qui souffre de cette usurpation. En outre, la réalité de chacun montre que dans toutes les familles où il y a un décès, la question de l’héritage est posée par tous, y compris par la petite dernière qui, toute effacée, n’a jamais envisagé ces questions bassement matérielles…


Quant à la démocratie, je n’ai pas trop suivi où ils en sont (j’ai dû être appelé au téléphone), mais il est clair que l’accès de peuples fanatiques au droit de vote, et le fait qu’ils envoient au pouvoir des gens qui vraiment les représentent, qui sont donc aussi fanatiques qu’eux, devrait donner à réfléchir. Dans le même livre sur la technique, j’expliquais que la démocratie n’est qu’un système de gestion de la machine sociale, une technique précisément. Que cela n’empêche nullement qu’il y ait des élites, qui justifient par leur mérite, leur création, l’estime qu’on a pour elles; et ça n’exclue pas toutes sortes d’abus, que d’autres techniques essaient de combattre. Mais la démocratie en elle-même n’a pas de hautes vertus éthiques, si ce n’est que comme technique, et quand elle n’est pas capturée par le désir fanatique de tel ou tel peuple, comme technique, elle promet d’autres améliorations, fragiles, improbables, mais parfois utiles. Avec un autre danger, évident: c’est qu’en aval, là où la machinerie démocratique est ouverte et disponible, elle soit prise en main, accaparée par des gens qui ont le temps, le bagout, l’énergie, l’ambition qu’il faut pour ça, et que les autres soient réduits à leur sphère personnelle, et délaissent la chose sociale, ou ne lui trouve d’autre intérêt que d’être observée.

Je me suis dit qu’ils étaient non seulement loin de la réalité commune mais loin de la réalité de chacun. Car après tout, la réalité commune est parfois si commune que personne ne la vit exactement. Un peu comme le Français moyen ou l’Américain moyen n’existe pas, ce sont des abstractions. Or la réalité de chacun dément complètement leur idée, par exemple, de la technique.

Ils disent non seulement qu’elle réifie et qu’elle aliène (vieille critique humaniste que j’ai réfutée en même temps que celle de Heidegger dans Entre dire et faire) mais ils ajoutent que la technique ne donne aucune promesse. C’est exactement le contraire: toute technique promet une technique meilleure, qui notamment pourrait palier ses défauts à elle, inévitables. Et c’est dans cette cours en avant que les hommes investissent de l’énergie, de l’imagination, du désir, ou encore ce que j’ai appelé du trans-faire.