« Volver » de Almodovar

Le film Volver est vif, pétillant, mené tambour battant par une cohorte de femmes alertes, jeunes ou vieilles, à l’image du premier plan où elles nettoient les tombes avec une grande vivacité: plumeaux et torchons, bouquets et sourires.


Ce qui me frappe c’est bien sûr qu’il n’y a pas d’homme, et pas de père qui tienne. Il y en a un qu’on évoque, un autre qu’on voit, mais ce sont des cochons, des violeurs. Cette tare semble se transmettre. Le père de l’héroïne l’a violée et mise enceinte; la fille issue de cette "union", elle aussi, est sur le point de se faire violer par le compagnon de sa mère, elle le tue d’un coup de couteau. Sa mère nettoie le sang avec soin, elle fait propre.


L’un des axes du film sera l’effort – réussi – pour se débarrasser du cadavre. Un autre axe, c’est le retour (volver) sur le père de l’héroïne, qui est mort dans une cabane non pas avec sa femme mais avec sa maîtresse, et c’est sa femme qui a mis le feu, puis qui s’est cachée; les villageois complices ou naïfs la prenant pour une revenante, ce qui arrange bien des choses. Un jour elle "revient" pour tout expliquer.


Un autre axe, ou un fil rouge qui traverse tout le film c’est le pouvoir qu’a l’héroïne, la jeune et belle Raimunda, d’inventer la vie, de l’improviser, de saisir les occasions, pour tenir, pour exister, rayonner. Quand on pense que son homme n’était qu’affalé devant la télé à téter des canettes de bière en regardant un match alors qu’elle saisit le travail au vol et sait se faire valoir avec ses amies si actives, si vivaces…


Dans ce foisonnement de vie, l’auteur exprime une posture très nette: il n’y a pas d’homme, sauf un cinéaste qui passe, qui cherche un restau pour son équipe (image du cinéaste lui-même? d’Almodovar? le bon fils qui travaille pour le compte de la mère et qui enfile comme des perles les hymnes à sa mémoire?)


Cette position, je l’ai autrefois qualifiée d’"homo dure", dans mon livre Perversions. On peut la résumer de mille façons et nos patients nous les suggèrent: qu’est-ce que cet abruti de père foutait avec ma mère? Il ne faisait que la tromper, elle, si pure, si vraie


Bien sûr c’est relié à des clichés: la mère transmet la vie, la vraie vie, charnelle, sensuelle, pudique, et le père, esclave de sa pulsion quand il en a, transmet la loi qui emmerde tout le monde, la loi qu’il est le premier à violer…


Cette vision impose de dures limites à des œuvres comme Volver, où par ailleurs gicle la vie tous azimuts, comme des coups de revolver tirés en l’air, pour le plaisir de vivre, sans être dérangés par ce foutu rapport homme-femme.


Et l’on se demande si ce cliché complaisant sur l’homme et le père n’est pas une des conditions de cette liberté d’image qui anime de tels films. Est-ce que, pour "faire du cinéma" à ce point, en dansant ou en roulant comme une roue libre (almodovar provient-il du mot arabe: al mdowar qui signifie l’arrondi?), il ne faut pas un gros paquet de préjugés vaguement pervers qui permet de régler des comptes un peu massifs? (Avec d’ailleurs de bons effets secondaires, comme la satire de la télé-réalité, télé aussi perverse que le cinéaste lui-même; qui s’identifie à la femme, à la mère sans homme, lui qui a tant besoin des hommes.


A quand, un cinéma qui puisse jouer librement sur les deux sexes et l’entre-deux, par où passent nécessairement les enfants? Bien sûr, la vie serait sympa sans ces tristes bipèdes – les hommes – encombrés par leur queue. Mais voilà, on ne peut pas s’en passer. Et il n’est même pas sûr que les nouveaux arrivants, qui viennent de l’Afrique toute proche, pour s’élever socialement, feront l’affaire.


En attendant que ça s’éclaircisse, allez, soyons gais.