Aspects inconscients de l’islam radical

1) Une idée fréquemment exprimée, c’est qu’entre l’islam et le monde juif il y a toujours eu une vraie cohabitation, mais que les relations se sont dégradées à cause de l’existence d’Israël et à cause de sa politique brutale envers le peuple palestinien. Et il y a toujours eu des auteurs, des responsables, pour poser que la cause du discours antijuif très violent dans l’islam radical c’est le conflit du Proche-Orient. Je vais montrer que ce conflit du Proche-Orient, qui n’est pas seulement israélo-palestinien mais qui oppose judaïsme et islam radical, ce conflit n’est pas la cause mais l’expression majeure du refus islamique, refus non pas des Juifs mais de toute souveraineté juive.

Un cliché analogue existe pour les rapports entre islam et occident: pour beaucoup d’auteurs, leur cohabitation ne ferait pas problème s’il n’y avait eu le colonialisme, l’impérialisme, l’arrogance puis l’unilatéralisme américain. Le 11 septembre serait un effet direct de cette arrogance humiliante. Je montrerai là aussi que l’humiliation vécue par les islamistes et leur rejet de l’occident chrétien pré-existe au colonialisme et provient de leur Texte fondateur.


2) Ce Texte fondamental c’est le Coran, c’est lui qui construit l’identité islamique à partir de l’héritage judéo-chrétien et surtout de la Bible juive. La construction est précise.

D’abord, tous les grands Hébreux de la Bible, depuis Abraham, Isaac, Moïse, David, Salomon jusqu’à Jésus et Marie défilent dans le Texte coranique, raconte brièvement leur vie biblique et se déclarent soumis à Dieu. Mais en arabe, soumis à Dieu c’est musulman. Donc ils sont tous musulmans, si leurs descendants ne le sont pas, ils font figure de traîtres à la vraie religion, celle d’Abraham et de Mohamed, c’est-à-dire l’islam.

Ensuite: c’est en principe le Dieu biblique qui parle dans le Coran, le mot Allah est très proche de Elohim, mais le Allah du Coran maudit les juifs et les chrétiens, jusqu’à la fin des temps. Les Juifs parce qu’ils sont pervers et qu’ils ont trahi le message et les chrétiens parce qu’ils sont idolâtres.


3) Le contenu du Coran est, pour l’essentiel, un contenu biblique très simplifié; mais contrairement au christianisme, il n’a pas innové par rapport à la Bible. Son innovation majeure, c’est de rejeter ceux qui le précèdent, parce qu’ils ne veulent pas se soumettre et qu’ils sont donc le symbole du mal.

Cela veut dire que dans la vie, concrètement, quand ça va mal, ce sont ces autres qui en sont responsables.

Cela veut dire aussi que devant les chocs de la réalité, lorsqu’elle est défavorable, l’intégriste musulman est humilié: quand ses ennemis, supposés maudits par Allah, prospèrent et quand lui qui est supposé béni, est en détresse. Son besoin de projeter sur d’autres la cause du mal est d’autant plus vif.


4) Le Coran est la référence majeure de l’ensemble des musulmans, qu’ils soient radicaux ou modérés. Il est impossible de faire un clivage très net entre d’un côté les radicaux et de l’autre les modérés. Disons qu’il y a deux flux ou deux ondes très actives dans le monde islamique: l’une, inspirée par les fondements, et qui est très violente envers les Juifs et les Chrétiens (surtout les Juifs parce qu’ils sont les premiers auteurs du message et que c’est eux qu’il s’agit de remplacer) et une onde que j’appellerais conviviale: envie de vivre avec l’autre, de manger avec lui, de bâtir avec lui. Ces deux ondes agissent en même temps, et on ne sait pas d’avance à laquelle des deux tel musulman ou tel groupe est plus sensible. Lors de certains événements forts, des musulmans supposés modérés se retrouvent ensemble avec les radicaux: par exemple, lors de l’affaire Rushdie, ou lors du 11 septembre ou des récentes caricatures, ou lors de la riposte américaine. D’un autre côté, des musulmans radicaux peuvent vivre avec l’autre en mettant de côté leur rejet fondamental.

La dialectique entre ces deux pôles – radical et modéré – est donc plus riche qu’entre deux ensembles d’individus, les bons et les mauvais. Par exemple, les modérés semblent charger les radicaux d’être les gardiens des fondements, pour pouvoir, eux, les modérés, vaquer à leurs occupations et faire des affaires. En retour, les radicaux ou les intégristes leur font payer ce gardiennage en les traitant de traîtres à leur origine lorsqu’ils semblent s’éloigner des fondements. De sorte que l’image d’une masse immense de modérés prise en otage par les radicaux n’est pas très juste; ou alors, les otages sont souvent consentants, car sur le plan symbolique ils ont besoin des fondements, même si ce n’est pas pour les appliquer.

Une stratégie ensembliste n’est donc pas simple, si elle veut s’allier au bon ensemble (modéré) contre le mauvais ensemble (radical). Il y a toujours un moment imprévisible où les deux ensembles se mêlent.

Autre conséquence pratique: les radicaux recrutent un peu partout y compris parmi les fils de familles dite modérées. Mais il ne faut pas imaginer leur organisation, Al Qaïda par exemple, sur le modèle des partis d’avant-garde occidentaux. C’est au contraire une mouvance très floue avec quelques noyaux durs qui peuvent recruter n’importe où dans la foule un agent occasionnel. De sorte que la différence entre groupes radicaux qui s’opposent à la société et groupes radicaux qui se fondent dans la société pour s’en servir, cette différence intéressante n’est pas essentielle.


5) Quel est donc le conflit entre islam fondamental et monde juif? D’abord le Coran a résolu la question juive en islamisant tous les grands juifs. C’est sa façon de résoudre ce que j’appelle le "complexe du second-premier": quand le second vient, et qu’au lieu de prendre l’héritage du premier et d’en faire quelque chose de nouveau et d’original, il veut au contraire prendre la place du premier et faire que ce premier disparaisse, ou plutôt: qu’il n’ait pas existé. C’est un problème insoluble, on le résout comme on peut, mais les traces du premier, en l’occurrence les traces juives, sont maintenues dans la vindicte et le mépris. En témoigne la cohabitation judéo-islamique dans différents pays: elle n’a connu des moments heureux qu’en Andalousie quand le souverain était à son apogée, heureux et généreux. Sinon, elle fut très difficile et elle finit par disparaître. Car ce qui a ravivé cette vindicte millénaire, c’est que les traces juives qui devaient disparaître, non seulement se sont maintenues mais sont revenues sur le lieu d’origine. Alors, l’existence d’Israël a dévoilé le vieux problème, elle ne l’a pas créé. Les refoulés de l’islam qu’étaient les Juifs sont revenus à la surface. Les intégristes et beaucoup d’autres sont inconscients de ce retour du refoulé dans l’islam. Comme si le contenu biblique du Coran, refoulé par lui, remontait au milieu des pages coraniques et risquait de les froisser.

Le différend avec l’occident s’est fixé peu à peu et de façon plus virulente sur l’Amérique, non seulement parce qu’elle est la plus forte mais pour ce qu’elle représente: un Etat qui a de fortes attaches avec la Bible, même chez les non religieux. Or la Bible est supposée comprise dans le Coran, intégrée.


6) Il y a tout un mouvement de prosélytes musulmans qui, joint à certains modérés, donne des citations tronquées du Coran pour montrer que la violence que les radicaux lisent dans ce Livre vient d’eux et non pas du Texte. Par exemple, ils citent (sourate 6, verset 151): Ne tuez pas l’homme que Dieu a sacré. C’est donc l’interdit de tuer. Mais les radicaux lisent la suite du verset qui dit: Sauf pour une cause juste. Or les terroristes considèrent que leur jihad est une cause juste. Des dizaines d’autres versets le confirment. Par exemple (23, 78): Combattez pour Allah car il a doit à la lutte [au jihad] que les croyants mènent pour lui. De même ils citent (29, 46): N’affrontez les Gens du Livre [ce sont les Juifs et les chrétiens] qu’avec précaution (ou de belle manière). C’est un verset de grande tolérance. Mais les radicaux lisent la suite du verset qui dit: sauf avec ceux d’entre eux qui sont injustes. Or presque tous sont injustes quand ils refusent de se soumettre, c’est-à-dire de s’islamiser. Ils citent aussi (3, 65-67): O gens du Livre pourquoi vous disputez-vous au sujet d’Abraham alors que la Torah et l’Evangile ne sont descendus qu’après lui? Abraham n’était ni juif ni chrétien. Il peut donc être un médiateur commun aux trois religions. Mais les radicaux lisent la suite du verset: Abraham était entièrement soumis à Dieu [c’est-à-dire entièrement musulman].

Ajoutons que l’essentiel des malédictions que le Coran lance aux Juifs sont prises dans la Bible juive. Mais le Dieu biblique est ambivalent pour son peuple, il le gronde et le bénit, il le frappe et le console. Le Allah du Coran, lui, le maudit ainsi que les autres pour toujours. Le Moïse du Coran dit, après l’épisode du Veau d’Or (5, 25): Mon Seigneur, je n’ai de pouvoir que sur moi-même et sur mon frère. Eloigne de nous ce peuple pervers. On sait que dans la Bible c’est un peu différent: Yahvé menace d’exterminer les Juifs, pour faire de Moïse un grand peuple; et Moïse lui dit: Si tu en finis avec eux, efface-moi du Livre que tu as écrit. Autrement dit, il n’y a pas de peuple idéal.

On s’en doute, nos références aux deux Textes, Bible et Coran, les utilisent comme des textes identitaires et non pas pour leur contenu religieux ou transcendant. Le Coran construit une identité pleine sur laquelle les radicaux s’appuient, mais à laquelle les modérés autres, consciemment ou non, font référence.


7) En tout cas, l’inconscient de l’islam radical apparaît: les radicaux ne savent pas que leur Texte est enraciné dans le Texte des autres, des Juifs et des Chrétiens; ils sont sûr que leur Texte, le Coran, a été écrit bien avant, de toute éternité: il se tenait près de Dieu en attendant Mohamed pour lui être dicté; alors que la Bible est écrite de main d’homme et a été trafiquée par les hommes puisqu’ils y ont effacé la trace même de Mohamad qui était supposé figurer dans la Torah.

Un autre aspect inconscient, c’est qu’ils sont tellement pris par cette identité pleine, qu’ils ne voient pas que toute identité humaine ne peut vivre qu’à travers ces cassures et ces manques. Ils prennent donc pour idéal quelque chose qui empêche de vivre, par sa plénitude même et sa perfection. Bien sûr, il faudra qu’un jour ou l’autre ils puissent conquérir l’imperfection qui manque à leur identité. Une identité pleine, même si elle touche chaque jour plusieurs milliards de dollars du pétrole, n’arrive pas à se développer.

Un autre aspect inconscient est lié à certains automatismes: c’est de façon automatique qu’on maudit souvent les autres dans l’identité intégriste. Et comme ici, les autres (Israël et Amérique) ne sont pas irréprochables, on les maudit souvent, en croyant que c’est pour leur conduite actuelle, alors qu’ils sont maudits d’avance et pour toujours. Certes, Israël et Amérique ont intérêt à bien se conduire, ne serait-ce que pour leur propre dignité, mais quelle que soit leur conduite, sauf si elle est parfaite, ils seront maudit.

Beaucoup de gens en occident ou en orient ignorent ces choses, mais aujourd’hui, on a un chef d’Etat, celui de l’Iran, qui étale au grand jour le discours qui s’en déduit. On le considère comme fou, sans voir que sa folie est ancrée dans les fondements; et qu’un fou qui se donne les moyens de sa folie, risque de tenir parole.


8) L’entité arabe existait avant Mohamad, mais elle a attendu le Coran pour se fonder comme noyau de l’islam. Sa violence envers le judaïsme est bien antérieure au Coran. Nous avons un Psaume intéressant là-dessus, le Psaume 83. Il réclame l’aide divine contre une vaste alliance antijuive, qui comprend Edom, les Ismaélites, les Moabites, les Hagarites (descendants de Hagar), Amon, Amalec, et les Philistins (les Palestiniens). Que disent ces ennemis? Emparons-nous des demeures de Dieu; ils veulent s’emparer de Jérusalem et du Mont du Temple.

Sur ce Mont du Temple, une remarque. Jérusalem est évoqué dans un verset du Coran où le prophète remercie Dieu de lui avoir montré dans une vision nocturne, la Mosquée lointaine. Or il n’y avait pas de mosquée (lointaine) du temps de Mohamad. Mais si David et Moïse sont musulmans, on peut comprendre que le Temple juif soit une mosquée. Et quand les soldats de l’islam ont conquis la région au VIIè siècle, ils ont bâti là une mosquée qui s’appelle – devinez! – … la mosquée lointaine, en arabe Al Aqsa. De sorte qu’Al Aqsa est la preuve du Temple juif que Mohamad à "visionné".


9) Ainsi, la violence de l’islam radical, notamment le terrorisme, s’interprète comme passage à l’acte d’un savoir inconscient, refoulé, impossible à formuler dans cet acte, de la part de personnes qui ne peuvent prendre, par rapport à lui, une certaine distance. Les attaques kamikazes ne sont pas l’arme des pauvres comme certains le disent en Europe. Le 11 septembre, qui fut leur modèle et leur apogée, fut l’acte de radicaux bien éduqués, riches, qui ont compris que leur idéologie n’aura jamais la victoire sur l’Occident. Alors, ils ont décidé de nuire à défaut de pouvoir vaincre. Mais la mortification qu’ils mettent ainsi en acte exprime à la fois leur plénitude originaire et le fait qu’elle est invivable. Par leur acte, ils veulent projeter sur l’autre, sur l’insoumis, la faille qui menace leur identité radicale.


10) La solution est évidente: une certaine distance que l’islam pourrait conquérir par rapport à ses fondements, tout comme les autres monothéismes et d’autres courants culturels l’ont fait par rapport à leurs fondements? Quel remède peut-on imaginer qui puisse nous en rapprocher

Je pense qu’on a là l’exemple type où la solution n’est pas technique; elle n’est pas le résultat d’un programme ou d’une méthode. Dans le meilleur cas, il y aura souvent la paix entre islam et monde juif ou Amérique; mais une paix définitive semble hors de portée. Même si l’islam radical se retrouve isolé dans le monde musulman, ce qui n’est pas prévisible dans un proche avenir, les principes fondamentaux continueront d’être lus, chantés, étudiés, transmis, la vindicte qu’ils véhiculent envers les autres se transmettra. En revanche, il est possible qu’un certain discours traditionnel musulman, un discours d’hospitalité, puisse octroyer à son ennemi des zones d’autonomie. Par exemple un morceau de Palestine au peuple juif, à condition qu’il se conduise bien. On aurait donc, au lieu d’une situation tragique, une situation comique: l’Etat hébreu serait un ghetto toléré par le monde islamique, et même protégé par lui s’il se conduit bien. Cette plaisanterie n’est pas exclue, car toute cette histoire pleine de violence est aussi pleine d’ironie.