« Happy slapping » Frapper l’autre pour exister: recette basique, nouvelles techniques…

Que penser de cette habitude qui se répand parmi les jeunes et qui nous vient d’Outre-Manche: ils donnent une gifle à une personne prise au hasard, dans la rue ou dans le métro, pendant que leur copain filme avec son portable et met en scène sur internet? "On aimerait comprendre", dit-on, tout en rappelant que comprendre n’est pas excuser; qu’expliquer n’est pas justifier.


Rappelons déjà que cette scène a quelques antécédents. Naguère, pour de brèves séquences de télé, on filmait des gens pris au hasard, à qui on annonçait qu’ils avaient gagné, à tel jeu ou tel concours: on filmait leur surprise, leur joie, puis leur déception; et c’était diffusé. On n’allait pas jusqu’à les suivre chez eux pour filmer un peu plus: leur colère mortifiée d’avoir reçu cette "claque" en public, sous le regard de millions de gens. Mais c’était pour le fun, pour donner du happiness aux spectateurs, et aux faiseurs d’images, qui piquent au vif des gens, juste dans leur espoir d’être reconnus, et pour que ces faiseurs soient eux-mêmes reconnus comme… prenant les gens sur le vif.


Récemment, un jeune a brandi une chaise contre sa prof, puis l’a frappée et piétinée pendant que son copain filmait la scène qui circula dans toutes la ville.


Quand on m’a parlé de ces choses, avec toujours le même refrain teinté d’angoisse: "Mais comment est-ce possible? Comment peut-on aborder quelqu’un au hasard et le frapper de sang-froid?", je venais de voir le film sur Truman Capote, dont le roman, intitulé De sang froid, raconte l’histoire de deux hommes qui entrent dans une ferme, croyant qu’il y avait de l’argent, ils n’en trouvent pas, mais l’un d’eux abat toute la famille, père, mère et enfants. Plus tard, pressé par Capote d’expliquer son acte, il ne trouve rien à en dire: il avait devant lui ce père qui lui semblait gentil, "très gentil", qui s’inquiétait de ce que devenaient ses enfants… A-t-il eu un flash chez ce jeune sur son père à lui, qui ne s’est pas inquiété de lui puisqu’il a disparu? L’hypothèse semble un peu facile: il tue le père qu’il n’a pas eu… Comme d’autres frapperaient la sérénité qu’ils n’ont pas.


Non, je pense qu’il y a là des ruptures de causalité, en même temps que des réseaux très complexes de causes – insignifiantes et cruciales. Il y a d’abord un désir de s’affirmer, chez des êtres qui se sentent insignifiants, inexistants, et qui savent par ailleurs que pour se faire connaître, pour exister dans le regard et la parole des autres, il faut produire des images fortes, limites, inattendues. Mon idée est que ces jeunes frôlent soudain l’instant crucial, originel, où l’on veut être créateur, et ils deviennent créateurs d’actes. D’actes qui les feront apprécier par leur groupe: car il y a émulation, ce que l’un a mis sur internet peut être plus fort ou moins bon que ce qu’un autre a lancé. Tout comme naguère il y avait émulation entre des bandes sur le nombre de voitures brûlées. Mais il y a aussi l’envie d’être reconnu par tous, c’est-à-dire par la source de lumière et de reconnaissance sociale, le petit écran de télé ou d’internet. Reconnu comme auteur, créateur d’images.


C’est une façon d’interpréter ce que font les grands, les gens sérieux et installés. Car souvent, des enfants et des ados mal dégrossis passent à l’acte – interprètent comme des acteurs – ce que les adultes élaborent de façon plus détournée, avec toutes sortes de semblants et de simagrées. Ici, ce qui est interprété, c’est que n’importe quelle "connerie" est montrée, n’importe quel discours abruti occupe la scène – où ça parle et ça s’exhibe 24h sur 24 sur des centaines de canaux; alors, pourquoi pas "nous"? Façon brutale de mettre en cause les critères de diffusion, de publicité, de montrabilité.


On sourit à l’idée que cette petite "barbarie", qui parfois affiche son nom, va produire chez les bien-pensants, l’establishment, des réactions "préoccupées", onctueuses, avec un grand souci de "comprendre". Peut-être va-t-on même élaborer une nouvelle loi, comme s’il n’y en avait pas, pour punir des agressions pures et simples doublées d’une volonté de nuire.


Remarquons que ces jeunes prennent ceux qu’ils frappent au hasard, comme du matériel humain, pour servir leur cause narcissique, pour faire œuvre d’exister, d’être vu et reconnu, puisque les voies plus normales ou plus créatives pour exister leur semblent ardues. Ils ont sans doute intégré l’idée qu’on peut se faire vite connaître, et fort: si ceux qui "se foulent" et qui produisent un vrai travail et de vraies œuvres restent dans l’ombre, et si de grands médiocres mais qui insistent, qui ont le culot increvable et le narcissisme bien dressé, se retrouvent en pleine lumière, pourquoi pas eux, en effet? Après tout, ils créent l’événement qu’ils rapportent; n’est-ce pas le raccourci d’un certain labeur médiatique? Créer l’événement, quel rêve…


Mais il y a, disions-nous, la rupture de causalité. Elle est très claire, chez le héros de Capote, qui égorge, en vrai, ce père gentil et qui achève toute la famille. C’est qu’un visage, en tant qu’emblème de l’humanité, si on ne peut pas le rencontrer, si on ne peut rien faire avec dans une relation de vie, si on entre avec lui dans un rapport de totale nudité, non couvert par la loi, un tel visage est sûrement très tentant à profaner, abolir, frapper, tout comme on frappe pour les détruire de belles réalisations qui vous provoquent: elles sont arrogantes, elles sont hautes comme des tours, et devant elles vous êtes petit. Le "jeune" en question n’a même pas à réfléchir, son acte est réflexe: frapper ces symboles sereins et provocants, qui l’agressent littéralement, tant ils sont absorbés par leur tâche – dérisoire et sublime – d’être humains.


Difficile de ne pas penser à d’autres, jeunes ou moins jeunes, qui sont prêts à donner leur vie pourvu que ça serve à détruire celle de l’autre, pris au hasard lui aussi, pris comme matériel humain, pour servir à marquer leur haine, puisque les voies ordinaires ou créatives de l’affrontement, voire de la guerre leur paraissent trop ardues et vouées à l’échec.


On peut aussi, en remontant plus loin, leur trouver d’autres prédécesseurs, parmi ces personnages antiques prêts à faire n’importe quoi – y compris mettre le feu – pour être auteurs de quelque chose. Et pourtant, ils avaient de quoi exister: Néron était rien de moins qu’empereur, mais il lui a fallu ça – brûler Rome – pour accéder à une "beauté" dont il était l’auteur, c’est-à-dire pour s’aimer vraiment. Où va se nicher l’amour de soi…