Israël-Palestine: où c’en est?

Tout comme le retrait de Sharon, les élections en Israël ne changent rien: l’Etat hébreu va poursuivre l’érection de la "barrière" et s’installer en deçà, chez lui, tranquille, à quelques éclats près derrière leur mur. Il pourra plus à loisir se regarder du dedans, et voir par exemple que la pauvreté s’est accrue, que le moral n’est pas "au top"… D’aucuns diraient qu’"on aura occupé "les territoires" pour pas grand-chose". Ils auraient tort; c’est grâce à cette occupation, suite à la guerre défensive de 67, qu’Israël a déplacé l’enjeu arabe le concernant: avant, on voulait effacer l’Etat hébreu, maintenant, on envisage la paix en échange des territoires; seuls les arabes fondamentalistes maintiendront le projet d’effacement, puisqu’il est le plus conforme aux textes fondamentaux.

Mais le tic judéo-israélien c’est de dire du mal de soi, et ça fonctionne: je viens de lire un article de Amos Oz où il trouve "triste" le "désengagement unilatéral"[1] d’Israël. Or la politique, surtout là-bas, n’est pas faite pour être gaie, encore moins "délicieuse". Mais lui demande qu’Israël négocie avec la Ligue arabe puisque c’est impossible avec le Hamas. Avec un bel argument de romancier: "Quand on ne peut pas résoudre un conflit avec le caïd du coin, on peut essayer de parler à ses parents ou à son frère aîné". C’est ne pas voir qu’il y a, dans cette vaste famille, comme une division des tâches: les uns, les intégristes, "gardent" les fondements et les principes, qui sont violents; et les autres peuvent s’offrir un discours modéré mais ne sont nullement fâchés devant la force des intégristes – en l’occurrence le Hamas et l’Iran. Ils s’offrent même de les comprendre. C’est pourquoi, je ne crois pas que la Ligue arabe prendra le risque de faire la paix avec Israël si les Palestiniens, représentés par le Hamas, ne la font pas. Une telle paix ne rapporterait rien à ladite Ligue, mais la priverait, en revanche, d’un thème d’exaltation majeur: dénoncer l’Etat hébreu.


Ce n’est pas la première fois que je vois des analyses d’écrivains israéliens s’enliser dans des ornières, et ne pas voir que la cause du conflit, même si elle évolue avec le temps, a un ancrage millénaire et un enjeu symbolique essentiel que j’ai appelé partage de l’origine. J’en viens à me dire que ces grands romanciers savent écrire de belles histoires, et les analyser à fond quand elles relèvent de la fiction, mais ils ne savent pas "faire avec" l’histoire réelle. (Car un autre grand écrivain, A.B. Yehoshua pense qu’il faut surtout "normaliser" le peuple juif et son Etat; comme si c’était possible…)


Est-ce à dire, pourtant, qu’il n’y aura jamais la paix? Non. J’ai dit et démontré
[2] qu’il y aura "souvent" la paix, et de fait, c’est le cas.


Quant à ce que pourrait être une paix finale, j’y crois peu: c’est comme si l’on disait qu’un jour "les problèmes de la vie" trouveront une solution définitive. Mais j’ai quand même tenté de l’imaginer, cette paix plus stable et reconnue, et voici ce que ça donne.


Un jour, le Hamas, qui est au pouvoir pour longtemps (la future Palestine sera islamiste), déclarera – et à sa suite la Ligue arabe – que la Oumma accorde à titre exceptionnel au peuple juif un petit bout de la Palestine, où déjà il se trouve; que ce bout est en principe terre d’Islam et le restera pour toujours, mais qu’il est prêté, alloué aux Juifs pour qu’ils y aient un Etat autonome, Israël, qui sera reconnu dans son autonomie tant qu’il se conduira bien et à cette seule condition; sinon, il sera puni; d’une punition nucléaire s’il le faut.


Dans les faits cela ne changera rien, mais c’est ce genre de déclaration "symbolique" qui permettra au monde arabo-islamique de tolérer l’Etat hébreu, lequel est une entorse au texte fondateur de l’islam – qui pose que les Juifs ne peuvent avoir de souveraineté et ne sont admissibles que s’ils se soumettent. Ou alors, ils sont tolérés en tant que petite communauté de dhimis perçus comme étant de second rang mais protégés par l’islam sans condition. Israël pourra toujours en sourire et vaquer à ses affaires, mais seule, peut-être, cette dhimitude fictive, fictionnelle, pourra inscrire l’Etat hébreu dans la mentalité de la Oumma.


Ayant moi-même vécu cette dhimitude au Maroc, il y a un demi-siècle, je peux dire qu’elle est cocasse et vivable: on se salue, on fait ensemble du commerce, des travaux, les uns pensent que les autres sont de second rang, mais les autres n’en pensent pas moins; et les lieux de culte servent de rééquilibrage – où chacun fait dire à son Dieu tout le mal qu’il pense de l’autre. Bref, une bonne convivialité avec, de part et d’autre, des murs invisibles, en attendant qu’on puisse passer à autre chose.


Aujourd’hui le mur est visible mais les ressources d’une diplomatie symbolique sont plus riches qu’avant. Et c’est elles qui me suggèrent l’idée cocasse que j’ai dite, mais dont on voit déjà quelques traces dans le discours du Hamas: il fait comme s’il reconnaissait Israël tout en rappelant que c’est impossible, tout en y faisant allusion, puis en démentant la chose, etc.


Tout cela peut sembler drôle – mais après tout, il y a aussi du comique dans toute tragédie. Les deux modes sont inséparables. Comme on l’a vu aussi dans l’échange récent entre Shimon Pérés et Boutros Galli. Celui-ci a justifié les attentats-suicides par les assassinats ciblés des responsables. Et il a expliqué le recours du monde arabe à la force militaire par le fait que les Juifs se sont dotés d’une armée. Qui aurait cru en effet que les Etats arabes, tout seuls, auraient pensé à la force militaire? L’âme des grands conquérants islamiques a dû beaucoup s’irriter en écoutant ces balivernes (Mais pour qui nous prend-il?). Et quand on pense qu’il a dirigé l’ONU un certain temps, on s’étonne moins que cette auguste institution n’ait pas tout le rayonnement qu’elle mérite.

[1] . Libération, 3/4/06.

[2] . Voir Fous de l’origine. Journal d’Intifada, (Bourgois, 2005).