Impasse identitaire ou menace réelle?

L’article de Y. Réza et M. Weitzmann sur "Les Juifs dans une impasse identitaire" pose des questions intéressantes sur l’identité.

Il rappelle que pour Y. Leibowitz, "le peuple juif ne se définit plus par le judaïsme", c’est-à-dire par la religion; et il ajoute: "Par quoi, dès lors, se définit-il? Question centrale et sombre à laquelle aucune réponse n’est apportée." Or cela fait belle lurette que le peuple juif ne se définit plus par la religion. Dans L’énigme antisémite j’ai montré qu’il se définit par une transmission symbolique, celle du mot "juif" au minimum. Qu’on le transmette, ce mot, avec fierté ou gêne, avec détresse ou joie, ça se transmet. Même le refus de le transmettre le transmet aussi. Et cette transmission renvoie à elle-même et aussi au milieu ambiant, à ce qu’il dit de ce mot "juif".


Mais une identité qui se définit par une transmission de cet ordre, est forcément instable, boiteuse, toujours "entre-deux"; c’est ce qui agace beaucoup de gens qui, eux, voudraient une identité définie, claire, cadrée; ce qui, bien sûr, est impossible, quelle que soit l’identité. Ceux qui ne supportent vraiment pas la boiterie identitaire, la leur, ceux qu’angoisse sa précarité, se réfugient dans ce que j’appelle "la haine identitaire": où ils imputent leur faille, leur manque identitaire à l’autre. Souvent aux Juifs; comme s’ils étaient responsables de cette faille, de cet "entre-deux", alors qu’ils en sont seulement le symbole, le rappel, agaçant mais fécond.


La question n’est donc ni "sombre" ni "déchirante" comme la voient ces deux auteurs. Côté juif, elle s’est nourrie depuis des siècles de sa propre incertitude, et celle-ci n’annonce en rien "son effondrement" comme ils nous le prévoient.


Ils disent aussi que "les Juifs qui veulent le rester à leur manière (…) sont donc condamnés à formuler un nouveau contenu de judéité". Pourquoi "condamnés"? C’est plutôt passionnant, la vie est faite de cela! Même les religieux veulent l’être chacun à sa manière, a fortiori ceux qui ne veulent pas se référer aux corpus textuels. L’expérience montre que les contenus sont variables et secondaires, l’important c’est que ça passe, que ça se transmette, soit par des petits riens, soit par des idées massives.


L’une d’elle est celle de la Shoah, elle est lourde et elle a fait de gros ravages dans les mémoires. Pour certains, elle est leur point d’ancrage indicible. Quant à d’autres, on comprend leur résistance à se laisser définir par elle. Ils poussent parfois cette résistance jusqu’à refuser de voir les signes qui la rappellent, et même tout signe de vindicte antijuive.


La tentation pour certains Juifs est de tout redéfinir… chacun à partir de soi, de ce qu’il aime bien… Pourquoi pas? Mais c’est qu’ensuite ils font la leçon aux autres Juifs; comme les deux auteurs de l’article. Sur le mode: Vous avez "une hypersensibilité à l’offense", une "émotivité radicale qui ne souffre aucune critique" (sic).


Imaginons que le dialogue se poursuive:

– Mais quand même, cet Ilan qu’ils ont tué, c’est un Juif!

– Et alors? Tant d’autres, non-juifs, sont tués un peu partout! L’antisémitisme, c’est quand on s’attaque aux Juifs en tant que tels.

– Pour rien?

– C’est cela, oui, pour rien. Et là, c’était pour l’argent. Vous voyez bien, vous êtes trop émotifs…

– C’est quand même un groupe d’inspiration islamique, c’est un large contexte…

– Mais il n’y a pas d’antisémitisme islamique! D’ailleurs les Arabes sont des sémites.

– Et le chef iranien, par qui une nouvelle Shoah est programmée?

– C’est un fou.

– Un fou qui se donne les moyens de sa folie, est en pleine réalité. Hitler aussi, on disait qu’il était fou.

– Vous voyez? Vous y revenez! Hypersensibles! Voilà ce que vous êtes. Quant à la menace, vous croyez que cette fois l’Europe le laissera faire ? Que la France laisserait faire?

– Bon, bon… puisque vous le dites… Il y a tant de gens qui meurent ailleurs. Et puis cette bande de barbares a tué des non-Juifs.

– C’est faux. Mais même si elle avait tué des non-Juifs, le fait qu’elle s’en prenne à un homme en tant que "Juif parce que les Juifs ont de l’argent et qu’ils se tiennent tous" (comme des rats, disaient les nazis), fait de ce meurtre un acte antijuif, "antisémite" comme on dit improprement. En outre, le traitement d’Ilan fut spécialement haineux. Ces gens avaient une jouissance antijuive à écluser, elle les précède, elle les dépasse…

– Vous êtes dans l’impasse.


Soyons sérieux. Arguer du fait que certains sont trop nerveux pour ne pas voir des signes réels – est une ruse de ceux qui veulent définir, à partir d’eux et d’eux seuls, une identité – dont tout le génie est de rester indéfinie et de pointer, ainsi, l’indéfinition radicale de l’humain, le caractère dangereux des identités définies, même (et surtout) à partir de soi seul.


De sorte que l’impasse serait plutôt chez ces gens qui s’énervent de ne pas pouvoir définir une judéité pour eux tout seuls, et de devoir dépendre des autres (des autres Juifs), malgré leur désir de rester maîtres d’une transmission qui, forcément, leur échappe. Ils peuvent toujours dire que "les Juifs" sont dans l’impasse, en fait "les Juifs" sont en difficulté, comme chaque fois que la maturité ambiante baisse très fort, et c’est le cas.


Autrement, ces donneurs de leçon ne sont pas bien méchants, leur leçon ne va pas plus loin que le narcissisme qui l’inspire: dérisoire mais émouvant, limité mais infini, comme un trou noir.