Le mur

Le plus bête, c’est de juger l’histoire comme si on la faisait; c’est d’en juger d’un point de vue narcissique. Certains disent par exemple: ce mur entre Israël et Palestine, quel honte, c’est indigne, inadmissible, il faut à tout prix enlever ça! Et pourtant, si ce mur coûteux s’est dressé peu à peu, puis avec décision, cela exprime peut-être qu’il y a un mur entre ces deux peuples ou entre monde juif et monde islamique. C’est peut-être un report du mur de ghetto qui entourait les présences juives en terre d’Islam, et qui n’a pas suffi à protéger ces présences, puisqu’il a fallu que tous ces gens déguerpissent, dès que l’idée de souveraineté juive s’est affirmée, avec l’Etat hébreu. Le point de vue narcissique consiste à voir l’objet, le mur, comme s’il était érigé par des gens bêtes et méchants, qui ne pensent pas comme "nous". Car "nous" disons que ce mur doit disparaître, que c’est une honte, etc. Mais il disparaîtra, comme tant d’autres, quand il sera inutile.


Pour l’instant, il risque de s’ériger ailleurs, en mur plus abstrait. Par exemple, les attaques antijuives venant d’islamiques, en France, se sont traduites peu à peu par un mur invisible, souvent hypocrite (on se salue, on se sourit mais on se méfie). Récemment un jeune Juif a été enlevé puis torturé par une bande à dominante islamique qui aime kidnapper les Juifs car ils sont supposés riches. (Pourtant, kidnapper un pétrolier arabe de passage à Paris serait plus juteux.) Bien sûr, elle rackette d’autres personnes mais ce traitement précis, la torture et le meurtre, c’est au Juif qu’elle l’a réservé. Cela ne va pas supprimer le mur, au contraire, cela va confirmer qu’il existe. Bien sûr, la méfiance vient des Juifs: de quoi les autres se méfieraient-ils? Les Juifs ne passent pas à l’acte de façon organisée, ils ont d’autres pôles d’intérêt. Ils connaissent les désirs conviviaux qu’il y a chez les musulmans, mais ils savent aussi qu’il y a des pulsions "fondamentales", clairement haineuses, bien au-delà d’Israël, bien avant l’existence de cet Etat. Ils savent qu’il y a des choses violentes portées par toute une transmission qui dressent un mur invisible, au point même que cela empêche les musulmans conviviaux de vivre en paix avec les autres.


Mon livre, Nom de Dieu Par-delà les monothéismes
[1], donne des détails précis pour chacune des religions (et analyse la question du divin pour les laïcs, les incroyants). Il donne des détails, notamment des citations du Coran qui éclairent la nature de l’impasse actuelle. Laquelle va sans doute s’exprimer de plus en plus. Pour ne pas en être victime, pour même tenter de la dépasser, mieux vaut connaître le discours de ces grandes transmissions et là encore, modérer nos prétentions: ce ne sont pas nos belles paroles qui vont effacer d’un seul coup ce qui est dit, écrit, transmis depuis des siècles et qui est plutôt agressif. C’est en en prenant conscience qu’on peut resituer ces choses dans des cadres plus jouables.


Les lecteurs de l’histoire, grande ou petite, qui condamnent à tour de bras ce qui leur déplaît, sont des narcisses qui s’énervent de leur impuissance, et cela ne les aide pas à changer la réalité. Il est plus honnête d’essayer de la connaître, puis de la reconnaître, et plus tard de se questionner sur la petite part où l’on pourrait la transformer.

C’est en voulant ignorer les traits précis d’une transmission qu’on les revoit s’étaler au grand jour, avec violence, sous forme de terrorisme, de prise d’otage et de racket, de fanatisme qui veut faire taire toute critique en la qualifiant de "raciste", et qui, sous prétexte de respect, amène ses "fans" à exiger que tout le monde s’incline devant leur "idole". Bref, sur toute la ligne, c’est le même prurit identitaire qui se transmet depuis des siècles et dont on sait ce qu’il vise – le chef iranien a le mérite de le dire en clair. C’est la même maladie qu’il faut contrer sur toute la ligne.



[1]  Qui paraît ces jours-ci en poche avec de nouveaux textes.