Dialogue sur les horribles caricatures

Pourci et Pourça sont assis au café et s’énervent:

"Pourci: -D’accord pour la liberté d’expression, mais on a beau tourner l’affaire dans tous les sens, un fait demeure: les Musulmans sont blessés, vexés, et quand un aussi grand nombre de gens se sent, même à tort, insulté, alors il faut s’abstenir d’une liberté qui a de tels effets. C’est une question de tact, d’élégance…

Pourça: -En somme, vous demandez aux peuples d’Europe un acte d’amour envers les peuples islamiques; qu’ils sacrifient une part de leur liberté d’expression pour que les autres se sentent mieux.

Pourci: -Oui, et pourquoi pas?

Pourça: -Parce qu’un acte d’amour ne peut pas être forcé. Et parce que les peuples d’Europe n’ont encore jamais vu les peuples islamiques se soulever pour des valeurs qui sont les nôtres: notamment contre le terrorisme. Quand il tue des civils, certains musulmans s’en démarquent, d’autres en sont gênés, mais personne, pour ainsi dire, ne le combat vraiment chez eux. C’est pourtant ça qui prouverait qu’il n’a "rien à voir" avec l’islam. Même ceux qui "déplorent" le terrorisme, le "comprennent". Bref, je crois que les peuples d’Europe ne feront pas ce don gracieux.

Pourci: -Ils aiment mieux qu’on insulte le Prophète d’une religion!

Pourça: -Ce ne sont pas des insultes, ce sont des caricatures, des images qui, par définition, exagèrent pour signifier quelque chose.

Pourci: -Et pouvez-vous me dire ce que signifie un portrait de Mahomet avec un turban en forme de bombe?

Pourça: – Cela signifie: "Y aurait-il de la violence dans les fondements de l’islam?". Dans la langue du dessin, le Prophète symbolise les fondements; et le turban, qui coiffe beaucoup d’intégristes, signifie que leur religion cache une violence. Si ce turban était en forme de sabre, ce ne serait pas une caricature mais un constat: n’est-ce pas armés du Sabre et du Livre que l’islam a conquis une très vaste étendue? Aujourd’hui, le sabre c’est de l’explosif. Où est l’insulte?

Pourci: -Elle est patente! L’islam n’a pas à être confondu avec des fous fanatiques, même s’ils s’en réclament.

Pourça: -Ecoutez, les fanatiques du Hamas, qui utilisent la violence terroriste au nom d’Allah et du Prophète, sont ceux-là même qui sont les plus indignés contre ces caricatures. N’est-ce pas curieux?

Pourci: -Mais l’immense majorité n’est pas pour le Hamas!

Pourça: -Erreur: chez les Palestiniens, elle l’est, le vote l’a bien montré. Et dans les pays arabes, la plupart furent heureux de cette victoire.

Pourci: -On s’égare un peu là… Revenons aux choses simples: ces caricatures prétendent que l’islam est violent, et l’indignation qu’elles déclenchent prouve que la masse des musulmans est contre cette idée, contre l’idée que l’islam implique la violence.

Pourça: – Alors, cela voudrait dire que cette masse indignée réprouve la violence? puisqu’elle ne supporte pas qu’on l’accole au Prophète, pourtant réputé guerrier?

Pourci: -Exact.

Pourça: -Il s’ensuit que cette masse indignée contre les caricatures serait en plein accord avec ce qui les a inspirées, à savoir la lutte contre la violence! Et le reste serait une nuance secondaire: les auteurs des dessins suggérant que la violence des islamistes vient peut-être de l’islam, et les musulmans disant qu’elle vient d’ailleurs?

Pourci: -Oui, elle vient de l’attitude de l’Amérique et d’Israël. Impérialistes, oppressive, arrogante, contraire à toute justice!

Pourça: -Vous pensez que le jihad, les charia, la haine envers les insoumis, ça date de l’Amérique et d’Israël?

Pourci: -Ecoutez, c’est simple: il n’y a pas à toucher au Prophète fondateur. Il est sacré pour des masses de gens, donc y toucher est sacrilège, massivement.

Pourça: -Mais on le traite comme on traite nos grands hommes et même nos grands "Dieux": Jésus, Dieu le Père… Ne pas le faire, ce n’est pas être poli, c’est se soumettre à la loi islamique. Cette loi prévaut dans l’espace islamique, pas ailleurs.

Pourci: -Cette loi du respect doit prévaloir partout.

Pourça: -Ici, en Europe, même eux qu’on respecte, on veut pouvoir s’en moquer. Ça rend le respect qu’on a pour eux humain et non pas fétichiste.

Pourci: -Alors, disons que les deux cultures diffèrent beaucoup sur ce point.

Pourça: -Oui, et sur d’autres. C’est bien ce que traduit cet épisode.

Pourci: -Que voulez-vous dire?

Pourça: -Ces caricatures ont surgi parce qu’on est passé à une phase plus profonde de la cohabitation. On n’en est plus à "accepter l’autre", l’étranger; il est déjà accepté, il est même naturalisé, bien souvent. C’est quand on commence à vivre ensemble que des problèmes se posent et qu’il faut en discuter. Si on ne le fait pas, ça explose. Si on le fait, ce n’est pas méchant. Regardez la caricature que Libé a reproduite, elle est plus que gentille; on y voit Mahomet dire à des hommes-bombes qui arrivent au ciel: Stop, on n’a plus de vierges! Façon de dire: le paradis pour lequel vous combattez n’est plus ce qu’il était. Bref, on fait dire à Mahomet. Arrêtez le terrorisme!

Pourci: -Je trouve scandaleux que des journaux européens tiennent à reproduire les caricatures, juste pour le principe! C’est d’un étriqué!…

Pourça: -En France, un seul les a toutes reproduites, c’est France-Soir. Les autres, je n’ai pas vu. Si, j’ai vu que le Monde a feint de croire que le vrai problème c’est qu’on nous interdit de caricaturer, alors il a fait faire en première page un dessin de Plantu qui recopie comme une punition "je ne dessinerai pas Mahomet"… Ça finit par le dessiner. Or le problème n’est pas là, il est dans le contenu des caricatures, et en éludant ce contenu, on se soumet à l’exigence islamique: appliquer ici le même rapport à la religion que dans les pays musulmans. Le Monde élude la question en paraissant être au-dessus!".


J’étais tout près d’eux, ils m’agaçaient un peu, ces deux "poursots" tellement sûrs – l’un de son indignation, l’autre de sa finesse… Ils oubliaient simplement que c’est déjà trop tard: personne ne fera plus de caricature de Mahomet: ni de caricature de musulmans (car ce serait "raciste"; seules les caricatures de Juifs iront bon train sur certaines télés d’Etat) – mais les gens n’en penseront pas moins. Et c’est ainsi que la haine réciproque peut s’accroître, sur un fond de renoncement et d’impuissance. La plus forte cause de haine aujourd’hui, c’est l’impuissance.