Sharon, le hasard et la nécessité

Mon travail est de comprendre, d’interpréter l’événement, celui qui atteint l’individu et qui le bouleverse ou le rend malade, et celui qui atteint un groupe, un corps social, et qui aussi le bouleverse.

Dans le cas de Sharon, c’est les deux à la fois: un événement l’a frappé, il en est très atteint, et tout le corps social avec lui.

L’idée de paix finale serait-elle traumatique?


J’étais à Paris quand l’événement est arrivé et d’emblée je l’ai trouvé étrange. Pourquoi et comment est-ce arrivé? Ou plutôt: qu’est-ce qui est arrivé dans cet événement?

Avant de répondre, je dirai qu’en arrivant en Israël, il y a deux jours pour faire une conférence (sur les aspects inconscients des rapports Europe-Israël), en arrivant, j’ai mieux compris l’émotion populaire. Quels que soient ceux qui m’en parlent, je sens que le lien est très fort avec, non pas cet homme, mais avec ce qu’il incarne: il symbolise la contradiction vivante et essentielle du peuple juif: l’indiscipline et la rigueur, la force et la fragilité, le refus d’obéir à la hiérarchie et la passion d’avancer (de foncer) vers le but, la révolte contre certaines formes de la loi et la conscience de n’être rien sans cette loi. Le mot "israël", chacun le sait, contient cette contradiction: guerre d’amour avec "El", avec les forces essentielles de la vie. L’amour et la bagarre. On agit avec force, on brise les cadres s’il le faut, mais on garde le fil d’une alliance incassable.


Bien sûr, quand un homme seul incarne cette tension, cette contradiction, cela peut lui faire de petits éclairs dans la tête, de petites explosions. Mais cela peut aussi lui donner une grande force, qui peut aussi l’amener à nier les limites naturelles du corps (la hiérarchie biologique est plus dure que celle de l’armée ou de la bureaucratie). Ce qui est sûr, c’est que Sharon constitue, surtout quand il est malade et silencieux, un pôle d’identification très intense et émouvant pour tout le peuple. Il porte toute la force du possible au moment même où il lui est impossible de bouger.


Mais revenons à la question: qu’est-ce qui est arrivé dans cet événement?

Voici mon hypothèse. Chacun sait que la paix, ici, est à la fois un problème quotidien et un idéal: la paix définitive… Concrètement, il y a de la paix, puis il y en a un peu moins, puis un peu plus… Dans la psychanalyse que j’ai faite du Conflit du Proche-Orient (et dans mon Journal d’Intifada), j’ai dit, entre autre, qu’il y aura souvent la paix. Mais le fantasme d’une paix finale existe, il est dans l’air; une sorte de solution finale du conflit (de ce conflit si radical, et peut-être par là même de tout conflit?) Ce fantasme, comme tous les autres, est à la fois un peu fou et respectable. Comme un rêve: rien n’empêche de rêver ou de fantasmer, mais quand on décide que le fantasme doit devenir réalité, cela mobilise des forces de mort.


En tout cas, il semble que lorsqu’un chef israélien décide de faire la paix finale, ces forces de mort qui planent dans l’air lui tombent dessus, et le frappent, quels que soient les moyens particuliers qu’elles prennent. (Un fanatique tue Rabin, une attaque cérébrale abat Sharon…)

Bien sûr, des religieux et même des fanatiques peuvent s’emparer de cette idée et la traduire: c’est Dieu qui chaque fois empêche tel ou tel chef de dépasser certaines limites. Mais je pense que l’idée n’exige pas qu’un grand chef Céleste, là-haut, surveille avec ses jumelles tous nos mouvements. C’est plus simple et plus profond: l’idée d’une paix finale est traumatique, au point que lorsqu’un chef la prend en charge, il reçoit le contre-coup du trauma; et ce trauma reflète à son tour le traumatisme originel qui est à l’origine-même du conflit (ce traumatisme est le retour d’une souveraineté du peuple juif, exclue de l’identité islamique). Ce trauma qui est l’origine même du conflit fait que la paix finale demeurera un fantasme.


Qu’elle doive le rester, contrarie tout l’esprit pratique et pragmatique israélien: Quoi? Il y aurait un problème et on ne pourrait pas le résoudre? et en finir une fois pour toutes?

C’est là qu’apparaît dans toute sa netteté la valeur symbolique singulière d’Israël et la fragilité émouvante du projet de normalité: être un état normal, comme tout le monde… Alors que le défi d’Israël et sa valeur symbolique pour toute l’humanité, c’est d’être à la fois comme tout le monde, et en même temps pas comme tout le monde. D’être un état normal et anormal avec des gens qui sont portés, même à leur insu, par une transmission millénaire de la parole, qui seule les légitime à être ici, avec autour d’eux des gens qui ont du mal à le comprendre.


Pour revenir aux forces de mort qui ont frappé, on constate après le coup, que toutes sortes de questions semblent bizarres: Pourquoi ce soir-là Rabbin n’avait pas son gilet pare-balles? Pourquoi le tueur était-il tout près de lui malgré la garde rapprochée? Pourquoi Sharon n’a-t-il pas été transporté par hélico? Pourquoi, le connaissant, les médecins ne l’ont-ils pas fixé? C’est un enchaînement de petits détails contingents par lequel s’exprime une nécessité inconsciente: la paix finale n’existe pas, mais la vie avec en alternance la paix et les éclats, l’amour et la bagarre, oui, cela existe sous nos yeux.